Le président nigerian Bola Ahmed Tinubu a choisi les colonnes du Financial Times, journal économique et financier britannique, pour lancer un plaidoyer d'envergure, à savoir que l'Afrique doit se doter de sa propre agence de notation de crédit, afin de corriger ce qu'il qualifie de ‘'mauvaise évaluation persistante'' du risque africain par les marchés financiers internationaux.
Au cœur de son argumentaire publié ce 16 février par le quotidien britannique, une notion devenue centrale dans le débat économique continental : la ‘'prime africaine'', cet écart entre le risque perçu par les investisseurs et la réalité macroéconomique des pays africains. Selon le président Bola Tinubu, cette distorsion se traduit par des coûts d'emprunt excessifs et un accès restreint aux capitaux, au détriment du financement du développement.
Le poids des ‘'Big Three'' dans l'accès aux capitaux
Fitch Ratings, Moody's et S&P Global Ratings, les trois principales agences américaines, façonnent largement la perception du risque souverain africain. Leurs décisions influencent directement les flux d'investissements et les conditions d'accès aux marchés obligataires internationaux. Or, souligne Tinubu, seuls trois pays africains bénéficient aujourd'hui d'une notation ‘'investment grade'', alors même que le Fonds monétaire international (FMI) prévoit que l'Afrique sera la région du monde à la croissance la plus rapide cette année.
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Pour le chef de l'État nigérian, ce décalage révèle une faille structurelle dans la manière dont le risque est évalué. Il s'appuie notamment sur un rapport 2023 du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), qui estime que les ‘'particularités'' des systèmes de notation coûtent au continent environ 75 milliards de dollars par an en intérêts supplémentaires et en opportunités de financement perdues.
Une méthodologie jugée trop distante du terrain
Le président nigérian pointe la ‘'présence limitée sur le terrain'' des grandes agences et critique le poids accordé à des jugements subjectifs, risque politique, solidité institutionnelle, durabilité des politiques publiques, dans leurs modèles d'évaluation. Selon lui, ces appréciations reposent sur une ‘'discrétion d'analyste'' opaque et tendent à amplifier les cycles mondiaux. Dans des économies souvent dépendantes des matières premières, les chocs sur les prix internationaux déclencheraient des vagues rapides de dégradations, même lorsque les fondamentaux, réserves, soutenabilité de la dette, marges budgétaires, demeurent relativement solides. Ces dégradations, affirme-t-il, deviennent alors ‘'autoréalisatrices'' : la baisse de notation renchérit le coût du crédit, détériore les finances publiques et renforce la perception de risque initiale.
L'exemple nigérian, réformes et perception décalée
Pour étayer sa démonstration, Tinubu met en avant les réformes engagées au Nigeria : amélioration de la qualité et de la rapidité des statistiques économiques ; intégration des prêts de la banque centrale, auparavant hors bilan, dans les chiffres officiels de la dette ; réajustement du PIB ; publication accrue de documents budgétaires ; suppression des subventions aux carburants ; et libéralisation du taux de change.
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Ces mesures, selon lui, ont contribué à renforcer la transparence et à stimuler la croissance hors pétrole, réduisant la dépendance du naira aux fluctuations du brut. Pourtant, la notation souveraine du Nigeria resterait en deçà de ces avancées. Tinubu souligne que les eurobonds émis en novembre ont été sursouscrits 5,5 fois, signe d'un appétit des investisseurs plus dynamique que ne le reflètent les notations officielles.
Le précédent Afreximbank–Fitch
L'argumentaire présidentiel intervient dans un contexte de tensions croissantes entre acteurs africains et agences internationales. En janvier, Afreximbank a mis fin à sa relation de notation avec Fitch, après la dégradation de sa note de BBB à BBB-, puis à BB+, faisant basculer la banque multilatérale dans la catégorie spéculative.
Fitch avait évoqué des inquiétudes liées à l'exposition aux souverains en restructuration, comme le Ghana, la Zambie ou le Soudan du Sud, ainsi que des divergences sur le niveau de prêts non performants et l'application de la norme IFRS 9. Afreximbank a contesté ces évaluations, invoquant son statut de créancier privilégié et la conformité de ses états financiers aux standards internationaux. Cet épisode illustre, pour de nombreux responsables africains, les frictions récurrentes autour des méthodologies d'évaluation du risque sur le continent.
Une agence africaine, complément et non substitut
Tinubu insiste toutefois qu'il il ne s'agit pas de remplacer les agences mondiales, mais de les compléter. Une agence continentale crédible pourrait détecter plus tôt les améliorations issues des réformes et envoyer des signaux précurseurs aux marchés, en amont des révisions officielles des ‘'Big Three''. La condition du succès, reconnaît-il, réside dans la crédibilité : gouvernance indépendante, données exhaustives, transparence méthodologique et reconnaissance par les investisseurs internationaux.
Publié le 17/02/26 10:27
Narcisse Angan