Tribune - Fiscalité africaine : Un levier stratégique de souveraineté économique

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Par Dr Joëlle Traoré*

Quand un État africain négocie aujourd'hui avec le FMI ou les agences de notation, la première question qui revient n'est plus " combien allez-vous emprunter ? ", mais " combien allez-vous collecter ? ". Ce basculement n'est pas qu'une nuance technique. Il redéfinit les règles du jeu économique sur le continent. Pendant des décennies, les budgets publics africains se sont construits sur trois piliers : l'aide internationale, les revenus des matières premières et l'endettement. Ce modèle s'essouffle. Les cours des matières premières restent volatils, l'aide publique au développement se contracte, et les taux d'intérêt sur les marchés internationaux ont fortement augmenté. Face à cette équation budgétaire, la fiscalité cesse d'être perçue comme une simple contrainte administrative pour devenir un enjeu de souveraineté économique.

Cette transformation ne se limite pas à un discours. Elle se traduit dans les faits. Prenons l'exemple des pays de l'UEMOA : leur ratio recettes fiscales rapportées au PIB se situe en moyenne autour de 15 %, bien en deçà des 20 % considérés comme un seuil minimal pour financer des services publics de qualité. Or, sans recettes suffisantes, il est difficile de construire des infrastructures, d'investir dans l'éducation ou de garantir la santé des populations. Impossible aussi de rassurer les investisseurs sur la capacité d'un État à honorer ses engagements. En clair, un État qui ne maîtrise pas sa fiscalité ne maîtrise ni son développement ni sa crédibilité sur les marchés.

Mais de quoi parle-t-on exactement quand on évoque la " mobilisation des recettes domestiques " ? Le terme peut sembler technique. Il désigne en réalité un défi simple à comprendre : comment un État peut-il augmenter ses ressources propres de manière juste, efficace et durable ? Cela passe d'abord par l'élargissement de l'assiette fiscale, c'est-à-dire toucher davantage de contribuables sans alourdir la pression sur ceux qui paient déjà. En Afrique, le secteur informel représente en moyenne entre 35 % et 40 % de l'économie, pouvant atteindre jusqu'à 60 % dans certains pays. Des millions d'activités économiques échappent ainsi à toute forme de taxation, le plus souvent non par fraude délibérée, mais par absence de structures adaptées. Intégrer progressivement ces acteurs dans le système fiscal, via la digitalisation par exemple, permettrait d'accroître significativement les recettes sans augmenter les taux d'imposition.

L'autre levier concerne l'amélioration du recouvrement. Collecter l'impôt ne suffit pas : encore faut-il le faire efficacement. Beaucoup d'États africains peinent à récupérer les sommes dues, faute de moyens ou de systèmes performants. La numérisation des administrations fiscales, déjà engagée dans plusieurs pays africains, change la donne. Elle réduit les marges de fraude, accélère les déclarations et, surtout, rend le processus plus transparent pour le contribuable. Quand un entrepreneur sait exactement ce qu'il doit payer et comment procéder, la confiance s'installe.

Il y a aussi la question sensible de la fiscalité sur les ressources naturelles. L'Afrique regorge de minerais, de pétrole, de gaz. Pourtant, les États n'en captent souvent qu'une part minime. Les contrats signés avec les multinationales comportent parfois des exonérations trop généreuses ou des clauses de partage de la rente peu avantageuses. Revoir ces accords, renégocier quand c'est possible, et surtout instaurer une fiscalité minière plus équitable constitue un enjeu majeur. Ce n'est pas une question de nationalisme, mais de bon sens économique : des ressources qui partent sans enrichir le pays ne servent ni le développement ni la souveraineté économique.

Pour les investisseurs et les acteurs des marchés financiers, ces réformes fiscales ne sont pas qu'une affaire de politique publique. Elles constituent un signal économique fort. Un État qui parvient à mobiliser ses recettes domestiques de manière prévisible et transparente envoie un message clair : il est capable de financer son développement sans dépendre exclusivement de l'extérieur. Cela rassure les agences de notation, améliore les conditions d'emprunt sur les marchés obligataires et attire les investissements de long terme.

D'ailleurs, contrairement à une idée reçue, les investisseurs préfèrent largement un environnement fiscal stable à un système d'exonérations généreuses mais imprévisibles. Une entreprise qui s'installe dans un pays veut savoir ce qu'elle paiera dans cinq ans, dans dix ans. Si les règles fiscales manquent de stabilité, si les exonérations promises ne sont pas tenues, la confiance se brise. La stabilité fiscale vaut donc plus que les avantages fiscaux temporaires.

Toutefois, il ne s'agit pas de taxer à outrance. L'équilibre est délicat. Augmenter les recettes tout en préservant un climat des affaires favorable suppose une réforme intelligente, concertée et bien calibrée. Trop de pression fiscale décourage l'investissement privé et pousse les entreprises vers l'informel. Trop peu de recettes empêche l'État de jouer son rôle. Trouver le juste milieu exige une vraie stratégie, et surtout une administration fiscale efficace, juste et transparente.

Les défis restent nombreux. Réformer un système fiscal demande du temps, de la volonté politique et une capacité à expliquer les changements aux citoyens et aux entreprises. Des exemples encourageants existent toutefois. Plusieurs pays africains ont déjà entamé cette transition, avec des résultats tangibles. Le Rwanda, par exemple, a considérablement amélioré son recouvrement fiscal grâce à la digitalisation. Le Sénégal travaille activement sur l'élargissement de son assiette. La Côte d'Ivoire poursuit des réformes ambitieuses pour renforcer sa mobilisation des recettes. Ces avancées montrent qu'il est possible de transformer la fiscalité en levier de développement, et non en frein.

En définitive, la fiscalité africaine traverse une révolution silencieuse. Elle n'est plus seulement une affaire de collecte d'impôts. Elle devient un instrument d'autonomie économique, un moyen de financer le développement de manière durable et un signal envoyé aux marchés sur la solidité des économies du continent. Pour les décideurs publics, les investisseurs et les citoyens, comprendre cette dynamique est devenu indispensable. C'est stratégique. Parce qu'au-delà des chiffres et des réformes, l'avenir économique de l'Afrique se joue.

*Dr Joëlle TRAORÉ est docteure en droit fiscal de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est spécialisée en fiscalité internationale et africaine, avec une expertise sur les flux financiers illicites, les réformes fiscales mondiales et la mobilisation des ressources nationales. Elle a collaboré avec des institutions africaines et internationales sur les questions de gouvernance fiscale en Afrique.

La Rédaction

Publié le 21/01/26 09:47

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