Le groupe français Castel, poids lourd mondial du vin, de la bière et autres boissons, traverse une crise de gouvernance de son histoire. En effet, réunis en assemblée générale extraordinaire ce 8 janvier à Singapour, les actionnaires de la holding de tête du groupe n'ont pas pu se prononcer sur la révocation de Gregory Clerc, directeur général depuis 2023, malgré la volonté clairement affichée de la famille du fondateur, Pierre Castel, 99 ans. Un revers temporaire pour les héritiers, mais loin de clore un bras de fer désormais public et profondément structurant pour l'avenir du groupe.
L'assemblée générale extraordinaire d'Investment Beverage Business Management (IBBM), ultime holding du groupe bordelais, devait statuer sur le sort de Gregory Clerc, ex-avocat fiscaliste de 41 ans devenu patron exécutif du groupe. Mais selon la famille Castel, les actionnaires n'ont pas pu voter, en raison de ce qu'elle qualifie de ‘'manœuvres dilatoires'' imputées au président d'IBBM, Pierre Baer, relaient plusieurs sources internationales. Les héritiers dénoncent des ‘'arguties'' juridiques ayant, selon eux, empêché l'exercice normal du droit de vote.
Dans un communiqué offensif, la famille du fondateur annonce déjà la convocation d'une nouvelle assemblée générale, probablement d'ici fin janvier, avec à l'ordre du jour non seulement la révocation de Gregory Clerc, mais aussi celle de Pierre Baer. Le conflit change ainsi de dimension, prenant les allures d'un affrontement frontal sur le contrôle et la gouvernance du groupe.
La famille dénonce une ‘'concentration sans précédent des pouvoirs''
Pour les héritiers, la question dépasse largement un simple désaccord managérial. Romy Castel, fille unique du fondateur, et son neveu Alain Castel, directeur général de Castel-Vins jusqu'à sa récente éviction de plusieurs mandats début décembre, évoquent une ‘'crise de gouvernance'' profonde. Dans un communiqué commun, ils dénoncent une ‘'rupture irréversible de confiance'' avec Gregory Clerc, accusé de concentrer un pouvoir excessif en cumulant plus de 31 mandats au sein des entités du groupe.
Selon eux, cette centralisation du pouvoir s'est accompagnée d'une mise à l'écart brutale de membres de la famille, à commencer par Alain Castel, révoqué de plusieurs fonctions ‘'sans explication ni débat'' le 9 décembre. Un signal fort, interprété comme une marginalisation progressive de l'actionnariat familial au profit d'une gouvernance technocratique. Le profil même du directeur général est au cœur des critiques. Ancien fiscaliste, Gregory Clerc est accusé par les héritiers de privilégier une ‘'logique financière'' au détriment du développement industriel et entrepreneurial, notamment dans les métiers historiques du vin et de l'agroalimentaire. Pour la famille Castel, cette orientation s'éloigne de l'ADN du groupe fondé en 1949 et met en péril son identité de long terme.
Gregory Clerc défend sa légitimité managériale
De son côté, Gregory Clerc se veut ferme et rassurant. Ne détenant aucune participation au capital d'IBBM, il n'a pas pris part aux votes et déplore la diffusion ‘'d'informations fausses ou tronquées'' susceptibles de nuire à la réputation du groupe. Dans un communiqué attribué au ‘'groupe Castel'', son entourage assure qu'il demeure ‘'pleinement engagé dans l'exercice de ses fonctions'' à la tête de DF Holding, la société luxembourgeoise qui chapeaute les principales entités opérationnelles, dont Castel Vins, Castel Afrique et la filiale agro-industrielle Somdia.
Il réfute ces accusations, affirmant respecter la volonté de Pierre Castel en dissociant strictement ‘'détention du capital'' et ‘'gestion opérationnelle''. Dans un courrier interne, il assure que ces dissensions ‘'ne concernent en rien le fonctionnement opérationnel'' du groupe et que sa révocation d'IBBM n'aurait ‘'aucun impact'' sur ses autres mandats exécutifs. Une lecture que conteste toutefois une source proche de la famille, pour qui une telle révocation rendrait son départ ''inéluctable''.
Derrière cette bataille de gouvernance se joue bien plus que le sort d'un dirigeant. Castel est un acteur clé de l'agroalimentaire mondial, particulièrement en Afrique, où il domine le marché de la bière et des boissons. Une crise prolongée au sommet pourrait fragiliser la lisibilité stratégique du groupe, inquiéter ses partenaires et, à terme, peser sur ses performances.
Narcisse Angan
Publié le 08/01/26 18:01