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Mamadou Laye NDOYE, Economiste : ''Le problème de l’emploi des jeunes est loin d’être un problème de milliards''

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DR Mamadou Laye NDOYE, Economiste, enseignant-chercheur : 

 La résolution du problème de l'emploi nécessite la création de centres d'incubation pour les jeunes

 

Enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), l'économiste et spécialiste des questions de l'emploi, Dr Mamadou Laye Ndoye analyse, dans cet entretien, s'exprime sur l'éternelle équation du chômage des jeunes au Sénégal et jette un regard critique sur l'impact des financements de l'Etat en faveur de l'emploi. Il propose, toutefois, trois leviers pour relever le défi de l'accès au marché du travail.

           DR Mamadou Laye NDOYE, Economiste, enseignant-chercheur

 

Le chef de l'Etat a décidé de procéder à des réorientations des allocations budgétaires à hauteur de 450 milliards FCFA au moins, sur trois ans, dont 150 milliards FCFA pour cette année. Qu'est ce que cette annonce vous inspire ?

 

La pandémie de Covid-19 a eu de graves répercussions sur l'économie sénégalaise, créant ainsi un besoin urgent de financement de la balance des paiements et du budget. Les mesures prises pour contenir cette crise sanitaire ont entrainé un creusement du déficit budgétaire en 2020 (5,6% du PIB) et une augmentation de la dette publique bien qu'à un niveau encore soutenable.

La déclaration récente du Président Macky Sall lors de son discours du 3 avril dernier d'injecter au moins 450 milliards FCFA dans l'emploi des jeunes, sur une période de trois ans, par une réorientation d'allocations budgétaires montre encore une fois les difficultés dans lesquelles se trouve l'Etat du Sénégal dans la mobilisation de ressources financières. En principe, cette réorientation budgétaire consistera à faire des ponctions sur des budgets déjà définis et qui au préalable étaient destinés à satisfaire d'autres dépenses. Donc forcément, il faut s'attendre à ce que cette décision ait des répercussions sur d'autres secteurs tout aussi important que l'emploi.

Est-ce une bonne option d'injecter autant de liquidités pour résoudre le problème de l'emploi au Sénégal ?

" Le problème de l'emploi des jeunes est loin d'être un problème de milliards, mais plutôt un problème de système " pour reprendre la phrase d'un ami rencontré récemment sur un réseau social. Il faut souligner que le dispositif de création d'emplois déjà mis en place a nécessité une mobilisation importante de ressources. La Délégation à l'Entreprenariat Rapide pour les femmes et pour les jeunes a, elle seule, hérité d'un budget annuel de 40 milliards FCFA et pour autant on constate que la situation sur le marché du travail ne s'est guère améliorée. La plupart des emplois crées au Sénégal sont des emplois vulnérables et se situent en majorité dans le secteur informel. Donc aujourd'hui, à l'heure du bilan, il s'avère urgent de mener une évaluation d'impact de tout ce qui a été fait pour promouvoir l'employabilité et l'emploi des jeunes avant d'injecter encore autant d'argent pour résoudre le problème de l'emploi au Sénégal.

Le problème de l'emploi des jeunes est loin d'être un problème de milliards, mais plutôt un problème de système

Il convient, toutefois, de rappeler que les structures étatiques de promotion de l'emploi sont méconnues des jeunes puisqu'une faible part des chômeurs utilise ce canal pour trouver un emploi ou pour créer leurs propres affaires. L'Etat devrait d'abord bien communiquer sur l'existence et l'importance de ces structures de soutien à l'emploi pour permettre à une large frange de la jeunesse de bénéficier des avantages qu'offrent ces structures. Récemment, nous avons mené une étude qui consistait à évaluer l'efficacité de la convention nationale Etat-employeurs dans le cadre du projet " Améliorer les politiques actives d'emploi des jeunes en Afrique francophone ". Il est ressorti de cette étude que, certes ce programme n'a pas souffert d'un problème ciblage mais que l'impact sur les bénéficiaires aurait été beaucoup plus élevé si tous les facteurs subjectifs (appartenance politique, géographique etc.) qui empêchent les jeunes de venir participer à ces programmes sont levés.

Quels leviers faudrait-il privilégier pour régler la question du chômage ?

A mon sens, il y'a trois principaux leviers sur lesquels il conviendrait d'agir pour régler la question du chômage au Sénégal. Le premier consiste à une réorientation des curricula en faveur de l'auto-emploi. Il s'agit de libéraliser la formation professionnelle et technique et d'adopter une politique de ciblage dès le collège pour identifier les élèves qui doivent poursuivre leurs études dans l'enseignement supérieur et ceux qui doivent être orientés dans les filières techniques et professionnelles. Cette stratégie permettra de former les jeunes à des métiers qui répondent aux besoins de l'économie et du marché du travail et d'accompagner les diplômés et les apprentis à travers les structures étatiques de soutien à l'emploi à bien entrer dans la vie professionnelle. Le second levier consiste à dynamiser le secteur privé à travers une politique industrielle solide. En effet, le Sénégal est passé directement d'une économie agricole à une économie tertiaire en sapant l'étape d'industrialisation qui est un secteur pourvoyeur d'emplois.

Il faut impérativement libéraliser la formation professionnelle et technique et d'adopter une politique de ciblage dès le collège pour identifier les élèves qui doivent poursuivre leurs études dans l'enseignement supérieur et ceux qui doivent être orientés dans les filières techniques et professionnelles.

Il serait important de soutenir la création d'entreprises permettant la transformation des produits agricoles. Il faudrait toutefois protéger les PME existantes jusqu'à ce qu'elles deviennent suffisamment fortes pour affronter la concurrence étrangère. Le troisième levier est la création de centres d'incubation dans plusieurs secteurs (artisanat, industrie, agriculture etc.). Ceci permettra de donner la possibilité aux jeunes (instruits et non instruits) d'avoir une formation pratique en entreprise auprès d'un entrepreneur encadreur. Il faudra cibler les secteurs tels que la menuiserie, la sidérurgie, la poterie céramique, la mécanique, les techniques d'élevage et d'agriculture ainsi que la transformation des produits halieutiques et horticoles qui sont des secteurs à fort potentiel de création d'emploi.

La décision de l'Etat d'investir des centaines de milliards dans le financement de l'emploi ne traduit-elle pas l'échec du secteur privé en matière de création d'emplois ?

A mon avis les responsabilités sont partagées. D'une part, pour que le secteur privé puisse jouer pleinement son rôle dans la création d'emplois, il doit évoluer dans un environnement des affaires propice à la création d'emplois. L'Etat doit mettre en place les conditions idoines pour permettre au secteur privé de se développer et d'affronter la concurrence étrangère. C'est vrai que nous vivons dans un contexte de mondialisation avec la libéralisation des échanges commerciaux et les nombreuses réformes commerciales, mais l'Etat doit impérativement protéger certains secteurs clefs qui emploient une grande partie de la jeunesse surtout non instruite.

L'Etat doit mettre en place les conditions idoines pour permettre au secteur privé de se développer et d'affronter la concurrence étrangère.

Par exemple, il est noté que 300 000 emplois dans le secteur de la menuiserie (bois et aluminium) sont en danger à cause des meubles importés de la Chine et de la Turquie. La pêche artisanale également souffre avec les nombreuses licences de pêche accordées aux chinois, etc. D'autre part, le secteur privé national doit cesser d'être affairiste et de contribuer à la création d'emplois. En général, la recherche de plus de profit les incite à investir davantage dans des domaines productifs certes, mais moins pourvoyeur d'emplois, ce qui à long terme conduira vers un état stationnaire.

Il a été émis l'idée de fusionner les structures intervenant dans le financement de l'emploi des jeunes. Quelle lecture vous faites de cette proposition? 

Il est vrai que de plus en plus, on assiste à la mise en place d'institutions et de structures en charge de la promotion de l'emploi des jeunes. Toutefois, ces dispositifs sont fortement hétérogènes, dans le sens où ils n'ont pas les mêmes caractéristiques (orientation et appui, intermédiation, aide à l'entrepreneuriat, etc.) et qu'ils touchent des cibles parfois différentes (jeunes, femmes, individus moins instruits, diplômés du supérieur, habitants des milieux ruraux, etc.).

Il serait plus souhaitable de mettre en place une stratégie de rationalisation et de coordination des structures de soutien à l'emploi plutôt que de les fusionner

L'inefficacité de ces programmes et structures de soutien à l'emploi est surtout liée au manque de coordination entre les ministères, entre les services à l'intérieur de chaque ministère et entre les agences. Les programmes étant disséminés dans une multitude de services, qui n'ont pas de contacts suivis et organisés entre eux, alors que leurs objectifs sont souvent les mêmes. Il serait plus souhaitable de mettre en place une stratégie de rationalisation et de coordination des structures de soutien à l'emploi plutôt que de les fusionner. La création d'un guichet unique permettra de mettre à la disposition des demandeurs d'emploi et des employeurs, dans un même lieu, toutes les informations relatives aux différents dispositifs d'appui à l'insertion et de favoriser l'accomplissement de l'ensemble des démarches et formalités liées à ces mesures.

A votre avis, les emplois annoncés dans les secteurs tels que la reforestation, le reboisement, l'hygiène publique, la sécurité, l'entretien routier auront-ils un impact sur l'économie nationale ?

Il ne s'agit pas de créer des emplois pour calmer les ardeurs surtout à la suite des récents événements du 3 au 5 mars 2021 qui ont vu les jeunes sortir en masse dans la rue pour manifester leur mécontentement et leur désarroi. En effet, les jeunes ont besoin d'emplois durables et productifs, capables de générer des ressources stables leur permettant de sortir de la précarité dans laquelle ils vivent constamment.

Il ne s'agit pas de créer des emplois pour calmer les ardeurs... Les jeunes ont besoin d'emplois durables et productifs, capables de générer des ressources stables

C'est vrai que les secteurs susmentionnés peuvent générer des emplois, mais quels types d'emplois ? Il s'agira sûrement d'emplois de court terme, faiblement rémunérés et qui seront utilisés pour caser des militants politiques. A mon sens, l'Etat devrait surtout privilégier les secteurs où il existe une chaîne de valeur dans la production en l'occurrence, l'agro-industrie, l'artisanat, etc.

Propos recueillis par Ibrahim WANE, Dakar

La Rédaction

Publié le 03/06/21 12:21

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