Longtemps cantonnée à un rôle d'appoint, la finance climatique est devenue l'un des moteurs centraux de l'action de la Banque africaine de développement (BAD). En 2025, elle pèse près de la moitié de ses approbations annuelles et structure désormais une nouvelle manière de penser la croissance africaine, à la fois résiliente, inclusive et moins dépendante de la dette.
La transition climatique n'est plus un sujet périphérique pour l'Afrique. Elle est désormais au cœur de son modèle de développement. À la BAD, la finance climatique représente près de 50% des projets approuvés en 2025. Un basculement qui traduit une conviction simple : il n'y aura pas de croissance durable sur le continent sans une gestion active des risques climatiques.
L'institution ne se contente plus de financer des infrastructures ou des réformes économiques classiques. Elle investit désormais massivement dans la capacité des économies africaines à absorber les chocs climatiques, à protéger leur capital naturel et à créer des opportunités économiques autour de la transition énergétique.
En clair, le climat devient un pilier de la politique économique africaine.
Le Climate Action Window, bras armé de l'urgence climatique
Au cœur de ce dispositif figure le Climate Action Window, principal outil concessionnel de la BAD pour l'adaptation et la résilience. En 2025, plus de 30 millions de dollars de subventions ont déjà été approuvés, notamment pour la Sierra Leone, le Soudan du Sud, Djibouti et Madagascar, des pays où la vulnérabilité climatique se conjugue à une fragilité économique et institutionnelle.
Ces financements agissent comme une réponse rapide aux crises climatiques. Ils soutiennent par exemple la sécurité alimentaire au Sahel, la protection des zones humides, ou encore la résilience des filières agricoles comme le riz, avec 9,44 millions de dollars accordés à AfricaRice pour 13 pays d'Afrique de l'Ouest, dont la Côte d'Ivoire, le Sénégal et le Ghana.
Pour un lecteur non spécialiste, on peut comparer ce mécanisme à une assurance collective contre les chocs climatiques. Lorsque les sécheresses, inondations ou perturbations agricoles frappent, le Climate Action Window permet de mobiliser rapidement des ressources pour éviter que la crise environnementale ne se transforme en crise économique durable.
L'ABM, une innovation financière pour donner une valeur à l'adaptation
Autre avancée majeure, l'Adaptation Benefits Mechanism (ABM). Ce mécanisme, reconnu dans le cadre de l'Accord de Paris, est le premier dispositif non marchand dédié exclusivement à l'adaptation climatique.
Son idée est simple mais révolutionnaire. Alors que la réduction des émissions peut être valorisée sur les marchés carbone, l'adaptation restait jusqu'ici difficile à financer car ses bénéfices sont moins facilement mesurables. L'ABM permet de certifier ces bénéfices sous forme d'actifs appelés ‘'bénéfices d'adaptation certifiés''. En d'autres termes, il devient possible de donner une valeur économique à des projets qui protègent les populations, renforcent la résilience des territoires ou sécurisent les infrastructures.
La phase pilote étant achevée, l'ABM entre en 2025 dans une transition vers une structure permanente. La BAD a même lancé un appel pour héberger son secrétariat. Pour l'Afrique, c'est une occasion stratégique, celle de devenir un laboratoire mondial de la finance de l'adaptation.
Une mobilisation internationale qui change d'échelle
À la COP30 de Belém, la BAD a mis en avant un portefeuille adaptation de 322 millions de dollars et un pipeline de cofinancement proche de 2 milliards. L'enjeu est de défendre un pacte mondial de finance climatique fondé davantage sur les subventions que sur l'endettement.
Dans un contexte où la dette publique africaine atteint déjà des niveaux critiques, cette orientation marque une rupture. Il s'agit de financer la transition sans alourdir la charge financière des États.
À l'échelle mondiale, les banques multilatérales de développement ont mobilisé 137 milliards de dollars de finance climatique, en hausse de 10% sur un an. L'Afrique s'inscrit désormais pleinement dans cette dynamique.
Des fonds spécialisés au service de l'économie réelle
Plusieurs instruments complètent cette architecture financière. Le Sustainable Energy Fund for Africa a sécurisé près de 50 millions d'euros de nouveaux engagements en 2025. Il soutient notamment la plateforme Zafiri, dédiée aux énergies renouvelables décentralisées, avec 40 millions de dollars, mais aussi des projets solaires au Burkina Faso et en Zambie.
Les Climate Investment Funds financent quant à eux des projets structurants comme le solaire en Égypte, l'électricité à Bamako ou la restauration forestière en Tunisie. Ils accompagnent également des filières émergentes comme l'hydrogène vert en Namibie.
Ces investissements ne relèvent pas seulement de l'écologie. Ils dessinent une nouvelle carte industrielle du continent, où l'énergie propre devient un facteur de compétitivité économique.
L'adaptation comme moteur d'emplois et d'entrepreneuriat
Le programme Africa Adaptation Acceleration Program illustre cette approche économique de l'adaptation. Sur un objectif de 25 milliards de dollars, plus de 12,6 milliards ont déjà été mobilisés à mi 2025, couvrant 46 pays, touchant près de 60 millions de bénéficiaires et soutenant environ un million d'emplois.
Avec YouthADAPT, la finance climatique s'invite directement dans l'entrepreneuriat. Plus de 5 millions de dollars ont permis de soutenir 41 entreprises jeunes dans 20 pays, générant 11 000 emplois verts, dont une majorité portée par des femmes. La transition écologique devient ici un levier d'insertion professionnelle et d'innovation.
Une transition qui dépasse l'énergie
La BAD étend aussi la finance climatique à l'économie circulaire et au capital naturel. L'Afrique pourrait capter jusqu'à 546 milliards de dollars du marché mondial de l'économie circulaire et créer 11 millions d'emplois. La Banque héberge d'ailleurs le secrétariat africain de la comptabilité du capital naturel, un outil destiné à mieux intégrer la valeur des écosystèmes dans les décisions économiques.
En parallèle, la dimension genre est intégrée dans de nombreux projets. Accès au foncier, au crédit, leadership féminin dans l'énergie propre ; la transition climatique devient un accélérateur d'inclusion économique.
La finance climatique en Afrique a changé de statut. Elle n'est plus un supplément d'âme environnemental. Elle est désormais massive, structurée, institutionnalisée. Elle finance l'énergie, l'agriculture, l'emploi, l'entrepreneuriat et la résilience des territoires.
Dr Ange Ponou
Publié le 23/01/26 16:23


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