Alassane OUATTARA, le réformateur

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A la faveur des festivités des 60 ans de la BCEAO, Sika Finance publie une série de textes relatifs à l'évènement parus dans l'édition de juillet dernier (#8) de son magazine.

Après un master d'économie en poche, Alassane OUATTARA intègre les rangs du FMI en 1968. Un début de carrière prestigieux au cours duquel il réussit avec brio sa thèse de doctorat en 1972. C'est de là qu'il sera coopté pour rejoindre la BCEAO, une institution monétaire en pleine refonte sous la direction d'Abdoulaye FADIGA qui le nomme successivement chargé de mission, puis conseiller spécial et Directeur des Etudes. Vice-Gouverneur en 1983, il sera rappelé au FMI pour y occuper les fonctions de Directeur du Département Afrique à partir de novembre 1984. Une ‘‘expatriation'' qui prendra fin, au bout de quatre ans, suite au décès d'Abdoulaye FADIGA, Alassane OUATTARA étant sollicité pour conduire la Banque centrale régionale dans un environnement économique particulièrement morose. 

Lorsqu'il prend en main les rênes de la BCEAO fin 1988, le Gouverneur Alassane OUATTARA doit faire face à une économie régionale durement éprouvée par une grave crise économique et financière et en quête d'un nouveau souffle. Un contexte qui va l'amener à engager la seconde plus grande réforme après celle mise en œuvre par son mentor Abdoulaye FADIGA au début des années 1970 : fin de la politique dirigiste de l'Institution qui prendra alors son indépendance par rapport aux Etats, réforme profonde de ses mécanismes d'intervention dans l'économie, assainissement et contrôle accru du secteur financier, etc. 

En deux ans (décembre 1988 – novembre 1990), la BCEAO fera l'objet d'une vaste cure qui va marquer une rupture profonde dans son fonctionnement et va entrer dans une nouvelle ère. Retour sur une période de grands changements. 

Une économie régionale sous ajustement structurel 

Lorsque Alassane OUATTARA retrouve l'institution qu'il avait quittée quatre ans plus tôt, celle-ci fait face à une situation de crise économique et sociale généralisée dans l'Union. Dans un tel environnement, l'impact des déséquilibres observés sur la politique de la monnaie et du crédit, d'une part, et sur le système bancaire et financier, d'autre part, oriente largement l'action du nouveau Gouverneur.

 

 Inauguration de l'immeuble abritant l'agence principale de la BCEAO à Abidjan. Le Gouverneur Alassane OUATTARA offre une médaille commémorative au président Félix HOUPHOUËT-BOIGNY. Le 16 août 1990. DR

En 1988, au moment de la prise de fonction du Gouverneur OUATTARA, tous les Etats membres de l'UMOA étaient déjà sous ajustement structurel. Cependant, ces politiques d'ajustement eurent des effets limités sur les déséquilibres constatés. La compétitivité et la croissance qui en étaient attendues ne furent pas au rendez-vous. La crise pourrait même perdurer, si une action plus vigoureuse n'était entreprise.

Le Gouverneur OUATTARA mit en œuvre une réforme de grande envergure, avec l'aval du Conseil des Ministres de l'UMOA et du Conseil d'Administration de la BCEAO. Des programmes de restructuration ou de liquidation de banques et d'établissements financiers furent alors exécutés, de façon concomitante, avec une rénovation en profondeur, tant du cadre réglementaire régissant la profession bancaire, que du dispositif de gestion de la monnaie et du crédit, dans le but de rétablir un financement sain et durable de l'économie.

 

                     I.- DEUX GRANDS CHANTIERS

1 - La réforme de la politique de la monnaie et du crédit

Dans l'urgence, le Gouverneur OUATTARA organisa les 11, 12 et 13 mai 1989 à Yamoussoukro un symposium pour le réexamen des objectifs ainsi que des règles et instruments de la politique monétaire issus de la Réforme de 1973. Les réflexions menées au cours de cette rencontre débouchèrent sur des propositions concrètes de réaménagement de la politique monétaire. Sur la base des orientations retenues, furent élaborées les " Nouvelles Directives de la Politique Générale de la Monnaie et du Crédit ", ainsi que les " Règles d'intervention de la Banque Centrale réaménagées ".

Ces textes furent adoptés par le Conseil d'administration de la BCEAO et le Conseil des ministres de l'UMOA, au cours de leurs sessions respectives des 18 et 19 septembre 1989, permettant leur entrée en vigueur le 02 octobre 1989.

Selon ces Nouvelles Directives, l'objectif de la réforme était de " contribuer au processus d'ajustement et de restructuration des économies des Etats, en créant des conditions appropriées pour assurer le financement sain et durable de la croissance et du développement. Dans cette perspective, les contrôles quantitatif et qualitatif des crédits, la politique des taux d'intérêt et une surveillance efficace du système bancaire, revêtent une importance particulière ".

Voir aussi - Spécial 60 ans de la BCEAO : Abdoulaye FADIGA, une figure indélébile dans l'histoire de la BCEAO 

Voir aussi - Spécial 60 ans de la BCEAO : La BCEAO en 20 dates

Autrement dit, l'une des missions, assignées au Gouverneur OUATTARA, était de mettre la politique monétaire en adéquation avec les Programmes d'Ajustement Structurel adoptés par chacun des Etats membres de l'Union, avec l'appui des partenaires extérieurs, notamment la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International. De manière générale, les mesures concernées visaient à assurer la viabilité financière des Etats, au moyen d'un rééchelonnement de la dette extérieure, d'un rétablissement de l'équilibre des finances publiques à travers l'amélioration des recettes et une réduction des dépenses, d'une restructuration des filières de production, etc., afin de restaurer la croissance et la compétitivité des économies.

La BCEAO optait ainsi pour la mise en place progressive d'une politique monétaire d'essence libérale. En conséquence, elle s'engageait à démanteler de façon graduelle les principaux instruments du système dirigiste issu de la Réforme de 1973, notamment l'encadrement du crédit et le régime des autorisations préalables, maintenus à titre provisoire. En revanche, la politique d'orientation sectorielle du crédit fut supprimée.

Parallèlement, la Banque Centrale initia une nouvelle politique des taux. D'abord, la BCEAO procéda à l'unification de ses taux directeurs, pour accroître l'efficacité de ses interventions. Un taux d'escompte unique fut substitué au taux d'escompte normal (TEN) et au taux d'escompte préférentiel (TEP). Il était notamment reproché au taux d'escompte préférentiel mis en place en 1975 de créer des " distorsions dans l'allocation optimale des ressources disponibles et d'inciter les banques à recourir de façon soutenue à la monnaie centrale ". Ensuite, une nouvelle hiérarchie des taux fut instaurée, comprenant :

- le taux du marché monétaire ;  

- le taux d'escompte, supérieur au taux du marché monétaire ;

- le taux spécial, indexé sur le taux des avances du marché monétaire au jour le jour pour les concours aux Etats prévus par les statuts de la BCEAO.

Ainsi, à l'exception des avances aux Trésors nationaux qui bénéficiaient d'un taux spécial indexé sur celui du marché monétaire à un jour, tous les concours de la Banque Centrale devaient désormais être effectués au taux d'escompte.

L'objectif de ce dispositif de taux était de mettre en œuvre une politique monétaire dynamique et flexible, dans le but d'infléchir le recours aux concours de la Banque Centrale, à travers notamment la promotion du marché monétaire. Non seulement, celui-ci fut élargi aux établissements financiers et aux Trésors nationaux pour la couverture de leurs besoins, mais, désormais, il était également identifié comme le cadre désigné pour le recyclage intégral des ressources disponibles, avant toute intervention de la Banque Centrale. Par ailleurs, les prêts interbancaires pourraient librement être mis en place sous réserve d'en informer la Banque Centrale, a posteriori.

En concordance avec ce qui précède, les règles d'intervention de la Banque centrale, notamment les modalités des concours apportés aux Trésors publics et aux établissements de crédit, furent révisées pour assurer :

- le renforcement de la qualité du portefeuille de la Banque Centrale afin d'améliorer la couverture de l'émission monétaire ;

- la maîtrise du montant des concours de la Banque Centrale aux Trésors publics ainsi que le contrôle du niveau des crédits affectés aux campagnes agricoles.

Dans cette perspective, des restrictions furent apportées aux règles de financement monétaire des Trésors publics et aux conditions d'admissibilité des crédits bancaires aux refinancements de la Banque Centrale. L'objectif était de faire en sorte que les concours de l'Institut d'émission fussent des ressources d'appoint destinées à couvrir des besoins conjoncturels et temporaires de trésorerie des banques.

Dans un tout autre registre, les conditions de banque furent simplifiées et assouplies. Pour les conditions débitrices, un taux plafond fut fixé pour toutes les catégories de crédit, dans le but de susciter une plus grande concurrence entre les banques et d'orienter le loyer de l'argent à la baisse. Quant aux conditions créditrices, elles seraient dorénavant fonction de la durée des dépôts, l'objectif étant de favoriser les placements les plus longs et de consolider l'épargne.

2 - L'assainissement bancaire

Les banques étant au cœur du financement des économies, la dégradation de leur situation financière empêchait la réalisation de leur mission et compromettait la croissance. Aussi, le Gouverneur OUATTARA initia-t-il une série d'actions destinées à restructurer le secteur bancaire.

Ainsi, le 24 avril 1990, la Convention régissant la Commission Bancaire de l'UMOA fut signée. L'Union se dotait par là même d'un organe chargé de la supervision et du contrôle des établissements de crédit. Puis, le 1er octobre 1990, date d'entrée en vigueur de la Commission Bancaire, les Parlements nationaux des Etats membres de l'Union commencèrent l'examen du projet de loi-cadre portant réglementation bancaire, adopté par le Conseil des Ministres de l'UMOA, lors de sa session du 19 septembre 1989.

Alassane OUATTARA et Tiémoko Meyliet KONE à la BCEAO dans les années 1980. DR

L'insertion progressive de cette législation dans l'ordonnancement juridique des Etats permit d'uniformiser les législations bancaires nationales et de les mettre en harmonie avec le contenu de la Convention régissant la Commission Bancaire de l'UMOA et d'adapter le cadre réglementaire de l'exercice de l'activité bancaire au nouveau dispositif de gestion monétaire de la BCEAO.

L'Union s'était ainsi donné les moyens de mieux organiser la profession bancaire, de renforcer le contrôle des banques et établissements financiers et d'assurer la protection des déposants.

Ce dispositif devait faciliter la poursuite du programme d'assainissement du système bancaire dans les différents Etats membres de l'UMOA. De 71 au 30 septembre 1986, les banques de l'UMOA furent ramenées à 58 au 4 juin 1992. Les établissements financiers furent réduits de 34 à 20 au cours de la même période. Les résultats obtenus à ce jour en matière d'assainissement témoignent à la fois de la pertinence des mesures prises et de la détermination avec laquelle elles ont été mises en œuvre.

 

                  II. TECHNOCRATE ET VISIONNAIRE

 

D'une réforme à l'autre, de celle de 1973 à celle de 1989, au sein de la BCEAO et de l'UMOA, en alternance avec deux séjours au FMI, Alassane OUATTARA devient un expert de premier plan.  

Sa nomination au poste de Directeur du Département Afrique du FMI, en 1984, détermine un moment charnière de sa carrière, où certes en repli par rapport à l'UMOA déjà frappée de plein fouet par la crise économique, il s'engage très activement en faveur de l'Afrique subsaharienne dans son ensemble, voire au-delà.

En effet, comme signalé précédemment, dans ses nouvelles fonctions, l'expérience acquise sur le terrain, en Afrique de l'Ouest, lui permet de jeter un regard différent sur la politique menée par le FMI dans les pays en développement et de proposer des solutions originales pour améliorer l'efficacité des plans d'ajustement structurel et renforcer l'appui de cette institution aux pays les plus pauvres. A preuve, ses suggestions qui aboutissent à la mise en œuvre de la Facilité d'Ajustement Structurel (SAF), destinée à renforcer l'appui du FMI aux pays les plus pauvres.

Par ailleurs, ce second séjour au Fonds lui donne l'occasion de prendre du recul par rapport à l'Union, et d'examiner avec un autre regard l'impact de la crise économique sur ses Etats membres. Les déséquilibres macroéconomiques observés, conséquemment à l'impact de la crise économique sur les Etats membres de l'Union monétaire, notamment les déficits publics massifs, financés en partie au moyen d'une sollicitation excessive de la monnaie centrale, lui font prendre conscience des limites de la politique monétaire dirigiste menée par l'UMOA, dans le cadre du système mis en place, à partir de 1973. Ces difficultés lui font également réaliser la nécessité d'une plus grande indépendance de la Banque Centrale vis-à-vis des Etats, pour une conduite plus efficace de la politique monétaire et d'un financement sain de l'économie.

Ces réflexions permettent à Alassane OUATTARA, en tant que Gouverneur de la BCEAO, d'enclencher la réforme de 1989 et d'imprimer une orientation plus orthodoxe à la gestion monétaire. Dans ce cadre, le renforcement de la supervision et du contrôle des établissements de crédit a contribué à limiter les effets néfastes de la crise bancaire des années 1980, en facilitant l'assainissement du secteur, en restaurant également la confiance des déposants et en créant les bases d'un financement sain de l'économie.

D'autre part, la politique de rénovation engagée permit d'expérimenter l'utilisation des instruments indirects de régulation de la liquidité bancaire et de conférer un rôle pivot aux taux d'intérêt dans la gestion monétaire. Le renforcement des mécanismes de marché a ainsi facilité l'adaptation de la politique monétaire de l'Union aux nécessités internes et aux mutations de l'environnement externe des économies de l'Union.

Sur le plan interne, l'objectif était d'assurer une meilleure allocation des ressources disponibles que des faillites bancaires en cascade auraient pu compromettre. Au demeurant, la nouvelle hiérarchie des taux adoptés fut consolidée au moyen d'une surveillance renforcée de la position extérieure des banques, afin de mieux tourner leurs emplois vers l'économie régionale.

Sur le plan externe, en revanche, les principaux partenaires de l'Union, notamment les pays de l'Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), avaient progressivement opté pour l'utilisation des instruments de régulation indirecte de la liquidité monétaire. Ce mouvement allait déterminer par la suite les instruments et la politique monétaires de la majorité des banques centrales dans le monde. Dans ce contexte, il fallait veiller à rendre les places financières de l'Union, attractives pour les capitaux ; et créer les conditions d'une meilleure insertion des économies nationales dans l'économie mondiale et leur permettre de relever les défis liés aux mutations de l'environnement extérieur de plus en plus concurrentiel.

A un tout autre niveau, conscient de l'accélération de la régionalisation et de l'émergence progressive de grands blocs économiques, voire politiques dans le monde, et, par ailleurs tenant compte des prémices de la mondialisation, le Gouverneur OUATTARA engage " des réflexions sur l'intégration économique des pays de l'UMOA, après l'accord de la Conférence des Chefs d'Etat ". L'objectif était de consolider l'union monétaire existante, notamment d'assurer la coordination de la politique monétaire commune avec les autres volets de la politique économique, en vue de susciter un marché unique régional, de renforcer la solidarité entre les Etats membres et d'améliorer leur compétitivité, face aux autres régions du monde.

Les ambitions du Gouverneur OUATTARA pour la Banque Centrale et l'UMOA étaient donc vastes. Mais, il n'aura pas le temps de mener à bien tous les projets qu'il envisageait de réaliser. Nommé Premier ministre de la République de Côte d'Ivoire, le 07 novembre 1990, par le Président Félix HOUPHOUËT-BOIGNY, Alassane OUATTARA dut, encore une fois, répondre à l'appel du devoir et se rendre au chevet de l'économie ivoirienne, en crise, laissant le soin à ses successeurs de poursuivre les chantiers initiés.

 

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Jean-Mermoz KONANDI avec la BCEAO

La Rédaction

Publié le 30/11/22 11:05

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