L'Afrique de l'Ouest est à l'aube d'une mutation majeure de son architecture économique. Au cœur de cette transformation, deux projets structurants cristallisent les ambitions d'intégration régionale. Il s'agit des corridors autoroutiers Abidjan-Lagos et Abidjan-Dakar. Bien plus que de simples infrastructures routières, ces axes sont appelés à redessiner en profondeur l'écosystème logistique ouest-africain, en levant des contraintes historiques qui freinent encore la compétitivité de la région.
En effet, l'un des principaux défis des économies ouest-africaines réside dans le coût élevé du transport, qui peut représenter jusqu'à 40% du prix final des marchandises dans certains 64693pays enclavés. Les corridors Abidjan–Lagos et Abidjan–Dakar ambitionnent de réduire drastiquement ces coûts en fluidifiant la circulation des biens et en diminuant les délais de transit.
Aujourd'hui, le transport de marchandises entre Abidjan et Lagos peut prendre plusieurs jours, en raison des embouteillages, des contrôles multiples et de l'état variable des routes. Avec une autoroute moderne, sécurisée et continue, ce temps pourrait être réduit de moitié, voire davantage. À la clé, une baisse des coûts logistiques, une amélioration de la compétitivité des entreprises et une meilleure intégration des chaînes de valeur régionales.
Au-delà de la logistique, ces infrastructures ont vocation à devenir des catalyseurs d'industrialisation. En facilitant l'accès aux marchés régionaux, elles encouragent l'implantation d'unités de transformation le long des corridors, notamment dans l'agro-industrie, le textile ou encore les matériaux de construction.
15,6 milliards USD pour la réalisation d'Abidjan – Lagos sous la houlette de la BAD
S'étendant le long de la façade atlantique, l'autoroute Abidjan–Lagos relie cinq des économies les plus dynamiques de la région. Ce sont la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigeria, formant un corridor de plus de 1 028 kilomètres concentrant près de 75% des activités commerciales de la CEDEAO. De façon précise, l'infrastructure partira de Bingerville, dans la banlieue Est d'Abidjan, pour se terminer au Théâtre national de Lagos. Après l'achèvement des études, le projet qui comprend la construction d'une autoroute supranationale à six voies reliant Abidjan à Lagos, est entré dans sa phase d'investissement.
Voir aussi - Autoroute Abidjan-Lagos : La nouvelle gouvernance pose les bases d'un projet à 1 028 km
D'un coût global initial de 15,6 milliards de dollars, soit la réalisation de cet ouvrage d'envergure sera répartie entre les cinq pays qu'elle traverse : 144 kilomètres en Côte d'Ivoire, 520 kilomètres au Ghana, 90 kilomètres au Togo, 127 kilomètres au Bénin et 82 kilomètres au Nigeria. Les principaux bailleurs de fonds et institutions impliqués dans le financement et le développement du projet incluent la Banque africaine de développement (BAD), comme chef de file pour la mobilisation des ressources, ayant déjà investi dans les études de faisabilité et d'assistance technique. Ensuite, l'Union européenne (UE) qui contribue activement au financement (notamment via sa stratégie Global Gateway et des fonds pour les études techniques), la Banque mondiale qui intervient dans le financement de composantes du corridor et la facilitation du commerce, la Banque d'investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC), la Société financière africaine (AFC), l'Africa Finance Corporation, la Banque islamique de développement (BID), et la Banque européenne d'investissement (BEI). Il convient de relever que la BAD a déjà apporté une assistance technique significative et mobilisé 25 millions de dollars, lors de la phase préparatoire, aujourd'hui pratiquement achevée.
Les 19 et 20 février dernier, à Abidjan, une session d'orientation stratégique à l'intention des dix membres du nouveau Conseil d'administration de l'Autorité de gestion dudit projet (ALCoMA), avait été organisée par le groupe de la BAD et la CEDEAO, visant à poser les bases opérationnelles d'une gouvernance supranationale, appelée à piloter le projet. Officiellement installé et assermenté en décembre 2025, lors de la 22e réunion du comité de pilotage ministériel du projet, le Conseil d'administration d'ALCoMA s'était ainsi approprié les phases technique et institutionnelle, donnant une nouvelle dynamique d'accélération autour dudit projet faisant partie des plus structurants d'Afrique de l'Ouest,
Conformément au Traité du corridor signé par les dirigeants des cinq États membres, l'autoroute est conçue, construite et exploitée comme une seule et même " route unique ". À terme, elle deviendra un corridor économique sans frontières. Les cinq pays signataires du Traité ont déjà créé un organisme supranational, l'Autorité de gestion du corridor Abidjan-Lagos (ALCoMA), composé de représentants des cinq pays membres, chargé de concevoir, de construire et de gérer ce corridor.
Plus de 60 échangeurs prévus sur les 1028 km
Il s'agira d'une autoroute homogène à péage libre, qui comptera entre quatre et six voies, avec des sections allant jusqu'à huit voies à Lagos. Elle intégrera également 63 échangeurs pour fluidifier le trafic et relier les principaux centres économiques de la région. Le projet va bien au-delà du transport. En effet, il est conçu comme un catalyseur économique. L'autoroute connectera huit ports majeurs et les corridors ouest-africains, reliant également les arrière-pays du Mali, du Burkina Faso et du Niger à l'ensemble de la région, et contribuera à accélérer la mise en œuvre de la ZELCAf, Zone de libre-échange continentale, de 1,3 milliard de consommateurs. Ces connexions renforceront le commerce intrarégional et ouvriront de nouvelles opportunités pour les entreprises locales. Cette autoroute Abidjan-Lagos devrait compléter le corridor Enugu-Bamenda de 443 km, reliant le Nigeria au Cameroun. Selon des sources, le projet devrait être achevé à l'horizon 2030. Notons qu'au niveau de la Côte d'Ivoire, les travaux ont déjà commencé avec l'opérationnalisation d'un premier tronçon Abidjan – Grand Bassam, devant être prolongé jusqu'au Ghana.
Abidjan - Dakar, un autre projet d'envergure en phase préliminaire
Dans le sillage de l'autoroute reliant Abidjan à Lagos, se dresse également un autre projet d'envergure, celui de l'autoroute multimodal Abidjan – Dakar, porté également par la CEDEAO. Ce projet, qui s'étendra sur 3 164 km, soit près de trois fois Abidjan – Lagos, en termes de distance, dont 600 km en liaison maritime, va, à partir de la Côte d'Ivoire, traverser respectivement le Liberia, la Sierra Leone, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Gambie et atteindre le Sénégal, où il existera un passage maritime vers le Cap-Vert. Le tracé de façon détaillée du côté ivoirien, long de 790 km, va depuis Abidjan, traverser Yamoussoukro, au centre, ensuite les villes de Daloa, Guiglo, Toulepleu, et se terminer à la frontière libérienne. Au niveau de la Côte d'Ivoire, elle sera connectée au projet autoroutier Abidjan-Lagos.
Ainsi, à terme, toutes les capitales et grandes villes ouest-africaines bordant le golfe de Guinée, quasiment toutes dotées de ports, seront connectées par une grande autoroute allant de Lagos, à l'Est, traversant dix pays, jusqu'à la pointe de Dakar, à l'Ouest. Ces initiatives s'inscrivent dans une volonté plus large des pays ouest-africains de renforcer leurs infrastructures de transport, stimulant ainsi le développement économique et facilitant l'accès aux marchés. Bien que le coût de réalisation et la durée du projet n'aient pas encore été précisés, il est prévu que chaque pays assume la construction de la portion de la route sur son territoire, comme c'est le cas pour Abidjan - Lagos.
Pour sa part, le gouvernement ivoirien a approuvé le 30 septembre 2024, la ratification d'un traité portant construction du corridor multimodal, connectant la capitale ivoirienne à Dakar, puis à Praia, capitale de l'île du Cap-Vert. Soulignons par ailleurs que la Côte d'Ivoire est également engagée dans une autre autoroute : Abidjan-Ouagadougou qui va, à terme, doper les échanges avec les pays de l'AES.
Des défis à relever pour cette nouvelle géographie économique régionale
Les autoroutes Abidjan–Lagos et Abidjan–Dakar s'inscrivent dans une logique continentale, à savoir connecter les marchés, réduire les frictions commerciales et favoriser la circulation des biens, des services et des personnes. Elles constituent un maillon essentiel pour faire de l'Afrique de l'Ouest un pôle logistique compétitif à l'échelle africaine et mondiale.
Cependant, des défis sont à relever pour concrétiser les ambitions. En effet, malgré leur potentiel transformateur, ces projets font face à plusieurs défis. Le financement, estimé à plusieurs milliards de dollars, nécessite une mobilisation coordonnée des États, des partenaires techniques et financiers, ainsi que du secteur privé à travers des partenariats public-privé. Par ailleurs, la question de l'harmonisation réglementaire reste cruciale : postes de contrôle, procédures douanières, normes techniques, etc. Sans une gouvernance intégrée des corridors, les gains d'efficacité pourraient être limités. Enfin, les enjeux sécuritaires et environnementaux doivent être anticipés pour garantir la durabilité de ces infrastructures.
À terme, les corridors Abidjan–Lagos et Abidjan–Dakar pourraient redéfinir la carte économique de l'Afrique de l'Ouest. En rapprochant les marchés, en stimulant les investissements et en favorisant l'industrialisation, ils posent les bases d'un écosystème logistique moderne, intégré et compétitif.
Publié le 03/10/26 14:14
Narcisse Angan
SN
CEMAC