Le milliardaire nigerian Aliko Dangote a procédé ce 30 septembre, à la pose de la première pierre d'un projet de raffinerie de pétrole de 16 milliards de dollars, soit 9 019 milliards FCFA, à Lamu, sur la côte Nord du Kenya. D'une capacité prévue de 700 000 barils par jour, le projet ambitionne de réduire la dépendance de l'Afrique de l'Est aux importations de carburants, de limiter les sorties de devises et de renforcer l'intégration énergétique régionale.
Présentée comme le plus important investissement direct étranger jamais réalisé au Kenya, cette infrastructure devrait permettre au groupe Dangote de reproduire en Afrique de l'Est le modèle industriel développé au Nigeria, où sa raffinerie dispose d'une capacité de traitement de 700 000 barils par jour et en phase d'extension pour atteindre 1,4 million de barils par jour. La mise en service de la future installation kényane est annoncée à l'horizon 2030, même si Aliko Dangote a évoqué un délai de 40 mois pour son achèvement lors de la cérémonie de lancement.
Pour Nairobi, l'enjeu est de taille. Le pays entend consolider sa position dans la chaîne de valeur pétrolière régionale, alors que plusieurs économies voisines cherchent à développer leur production de brut et à sécuriser leurs approvisionnements en produits raffinés.
Une capacité de raffinage pour réduire la dépendance aux importations
Le projet intervient dans un marché Est-africain dont la demande annuelle en produits pétroliers est estimée entre 20 et 30 millions de tonnes, selon les autorités du pays. D'après les estimations présentées par les acteurs du secteur, il faudrait une capacité de raffinage supérieure à un million de barils par jour pour couvrir l'ensemble de cette demande.
Avec ses 700 000 barils par jour, la future raffinerie de Lamu pourrait ainsi fournir une part importante des besoins régionaux, sans toutefois éliminer totalement le recours aux approvisionnements extérieurs. L'objectif est notamment de réduire les importations d'essence, de diesel, de kérosène et d'autres produits pétroliers, qui mobilisent d'importantes quantités de devises étrangères. En développant une capacité de transformation locale, le Kenya et ses voisins pourraient limiter leur exposition aux fluctuations des cours internationaux et aux perturbations des chaînes d'approvisionnement.
Le complexe devrait notamment intégrer des unités de production pétrochimique, des installations de fabrication d'huiles de base et de bitume, ainsi que des infrastructures de stockage et de transport. Une centrale électrique d'une capacité de 1 000 mégawatts est également prévue sur le site. Selon Aliko Dangote, elle alimentera les installations industrielles et commercialisera son excédent d'électricité auprès d'autres consommateurs.
Le projet pourrait ainsi favoriser l'émergence d'activités connexes dans l'ingénierie, la maintenance, les services industriels et la sous-traitance, avec des retombées potentielles sur les petites et moyennes entreprises locales. Sur le plan technique, Engineers India Limited a obtenu un contrat d'ingénierie d'une valeur de 450 millions de dollars, tandis que Honeywell Technologies doit apporter son soutien technologique au projet.
Les autorités kényanes anticipent par ailleurs la création de plus de 50 000 emplois. Pour accompagner le développement des compétences locales, Aliko Dangote a également annoncé la création d'une école de formation destinée à former 1 000 jeunes ingénieurs kényans. Les tensions récentes sur les marchés énergétiques (crises au Moyen Orient et Russo-Ukrainienne), qui ont contribué à la hausse des prix à la pompe dans plusieurs pays du continent, renforcent l'intérêt stratégique de cette initiative. Le projet prévoit également d'exporter du kérosène vers les marchés européens et britanniques, ouvrant ainsi des perspectives commerciales au-delà du continent africain.
Lamu, futur carrefour énergétique de l'Afrique de l'Est ?
Le choix de Lamu s'inscrit dans la stratégie kényane de développement des infrastructures logistiques. Le port, qui a accueilli ses premiers navires de marchandises en 2021, constitue un élément central d'un corridor destiné à relier le nord du pays et les États voisins à la mer. L'implantation de la raffinerie pourrait accroître les flux de pétrole brut et de produits raffinés transitant par cette infrastructure, tout en stimulant les activités de transport, de stockage et de manutention. Le site pourrait ainsi gagner en importance dans l'approvisionnement énergétique de l'Afrique de l'Est.
Le projet prévoit également une ouverture du capital aux États de la région. Aliko Dangote a proposé aux gouvernements concernés une participation combinée de 30% dans la raffinerie. Cette formule vise à associer plusieurs pays à une infrastructure dont les débouchés commerciaux dépasseraient les frontières kényanes.
L'Ouganda et le Kenya, qui envisagent de développer leur production de pétrole brut, figurent parmi les acteurs concernés par cette nouvelle configuration énergétique. Une participation régionale pourrait faciliter les discussions sur les approvisionnements, les infrastructures de transport et la distribution des produits pétroliers. À terme, la raffinerie pourrait contribuer à rapprocher les zones de production des marchés de consommation et à renforcer les échanges énergétiques entre les économies de la région.
L'approvisionnement en brut et les contraintes environnementales en question
Malgré ses ambitions, le projet devra surmonter plusieurs défis avant de pouvoir atteindre sa pleine capacité. Le premier concerne la disponibilité du pétrole brut nécessaire à l'alimentation d'une installation capable de traiter 700 000 barils par jour. La production locale et régionale devra être suffisamment développée pour garantir une partie des approvisionnements, tandis que le recours aux importations pourrait rester nécessaire. La fiabilité des infrastructures de transport du brut, de distribution des produits finis et d'alimentation énergétique constituera également un facteur déterminant pour la rentabilité du complexe.
À ces contraintes s'ajoutent les préoccupations environnementales. Des organisations écologistes et des habitants s'inquiètent des conséquences potentielles du projet sur les écosystèmes marins et sur la vieille ville de Lamu, inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO. La Haute Cour du Kenya a ordonné la préservation de certaines parties du site dans le cadre d'une procédure engagée par des riverains. Cette décision pourrait affecter certaines activités du chantier et constitue un élément d'incertitude pour le calendrier de réalisation. Le lancement officiel des travaux ne signifie donc pas que l'ensemble des obstacles techniques, juridiques et environnementaux a été levé.
Avec cet investissement, Aliko Dangote cherche à étendre à l'Afrique de l'Est une stratégie industrielle qui a déjà modifié la structure de l'approvisionnement en carburants au Nigeria. Dans ce dernier pays, la montée en puissance de la raffinerie du groupe a renforcé les capacités nationales de transformation et ouvert de nouvelles perspectives à l'exportation.
Toutefois, la reproduction de ce modèle au Kenya dépendra de conditions différentes, notamment de la disponibilité du brut, de la qualité des infrastructures logistiques, de l'intégration des marchés régionaux et de la capacité à sécuriser les débouchés commerciaux. La perspective d'une cotation future des actions de la raffinerie à la Bourse de Nairobi pourrait également ouvrir la voie à une participation accrue des investisseurs sur les marchés financiers kényans.
Publié le 01/10/26 16:19
Narcisse Angan
SN
CEMAC