Elie Weudji, directeur général de EasyTransfert :
Notre ambition est de devenir l'infrastructure de référence des paiements en Afrique
En à peine deux ans, EasyTransfert a bouleversé les usages du mobile money en Côte d'Ivoire en s'attaquant à un angle mort longtemps accepté comme une fatalité : l'impossibilité de faire circuler librement l'argent entre les différents réseaux. Fondée sur une promesse simple — rendre les paiements interopérables, accessibles et continus — la fintech s'est imposée comme un maillon stratégique de l'écosystème financier ivoirien, avec une adoption particulièrement marquée en zones rurales et une croissance fulgurante des volumes de transactions.
Dans cet entretien, Elie Weudji, directeur général d'EasyTransfert, revient sur la genèse du projet, les choix technologiques et économiques qui ont structuré son développement, ainsi que sur les ambitions régionales et panafricaines de l'entreprise. De l'inclusion financière à la lutte contre la fraude, de l'intelligence artificielle à l'interopérabilité des paiements, il expose la vision d'une plateforme qui entend devenir, à terme, l'infrastructure de référence des paiements en Afrique.
EasyTransfert s'est imposée en deux ans comme un acteur central du mobile money en Côte d'Ivoire. Quelle était votre ambition initiale au lancement, et comment a-t-elle évolué face à l'essor rapide du numérique financier ivoirien ?
Notre ambition au moment du lancement était claire et, il faut le reconnaître, relativement simple : apporter une réponse concrète à un problème que chacun rencontrait, mais que personne ne parvenait réellement à résoudre. Nous nous posions alors une question fondamentale : comment se fait-il qu'en 2021, il soit encore impossible de transférer de l'argent de MTN vers Orange ? Cette situation relevait de l'incohérence.
Ce dysfonctionnement était visible partout. Dans les familles, où les échanges financiers devenaient compliqués. Dans le commerce, où les commerçants perdaient des ventes. Dans les quartiers, où les plaintes étaient constantes.
Les utilisateurs perdaient du temps, de l'argent et se retrouvaient contraints de passer par des intermédiaires informels appliquant des commissions excessives. Nous avons alors estimé qu'il nous appartenait d'apporter une solution fiable et accessible.
Vous attendiez-vous à une adoption aussi rapide dans les zones rurales ?
Oui, nous avions parfaitement identifié l'existence du besoin, et nous savions même qu'il était encore plus pressant en zone rurale. Dans les villages, les points de service Orange et MTN ne sont pas toujours situés au même endroit. Lorsqu'un utilisateur détient des fonds chez un opérateur mais doit effectuer un paiement via un autre, il se retrouve dans une impasse totale. Nous avions donc la certitude de répondre à une véritable urgence, et non à un problème théorique.
Nous avions donc la certitude de répondre à une véritable urgence, et non à un problème théorique.
La rapidité avec laquelle la solution a été adoptée est venue confirmer cette intuition. Lorsqu'un problème réel est résolu, les utilisateurs se tournent naturellement vers la solution, sans qu'il soit nécessaire d'insister. Aujourd'hui, 70% des populations en Afrique de l'Ouest utilisent le mobile money comme principal outil financier, et notre rôle est précisément de faire en sorte que ces utilisateurs ne soient plus dépendants ni limités par leur réseau.
Comment EasyTransfert contribue-t-elle concrètement à combler le fossé entre les populations bancarisées et non bancarisées ?
Pour nous, combler ce fossé relève d'un processus conçu en deux phases. La première étape consiste à permettre aux utilisateurs de transférer leur argent sans aucune barrière, quel que soit l'opérateur. Il s'agit d'éliminer toute discrimination et de supprimer les frontières artificielles entre les réseaux afin que l'argent puisse circuler librement.
Nous œuvrons à faciliter la circulation des fonds et à rapprocher progressivement les populations du système bancaire
Une fois cette fluidité totalement installée, nous entrerons, en deuxième étape, dans une nouvelle phase visant à familiariser les populations avec les services bancaires, directement depuis leur téléphone mobile. Sans dévoiler prématurément les partenariats en cours de finalisation, imaginez la possibilité de recevoir des fonds depuis un compte bancaire vers son mobile money, ou mieux encore, de disposer d'un compte bancaire relié à son portefeuille mobile et entièrement gérable depuis son téléphone.
Plus besoin de se rendre en agence ni de patienter pendant des heures, plus d'obstacles entre les circuits formels et informels. C'est cela, l'inclusion financière véritable. Il ne s'agit pas de contraindre les utilisateurs à modifier brutalement leurs habitudes, car une telle approche ne fonctionne jamais. Il s'agit de créer des passerelles, et celles-ci doivent se construire progressivement, étape après étape.
Votre levée de 2,5 millions de dollars en Série A a marqué un tournant. Quels sont les axes prioritaires d'investissement de ce financement ?
Nous prévoyons une levée de fonds afin d'accélérer notre développement, et nos priorités d'investissement sont clairement définies. Elles se concentrent sur cinq axes complémentaires : renforcer notre working capital afin de soutenir l'augmentation rapide du volume de transactions, intensifier nos efforts en marketing et communication pour accélérer l'acquisition d'utilisateurs et étendre notre présence sur le marché, consolider notre infrastructure pour garantir stabilité, résilience et capacité de montée en charge, structurer notre organisation via le développement des ressources humaines et de l'administration afin d'attirer les talents indispensables, et enfin investir dans la recherche et le développement pour stimuler l'innovation et préserver une avance stratégique durable.
L'expansion régionale vers le Sénégal et le Burkina Faso est aussi une priorité majeure …
Il est important de préciser qu'une part substantielle du budget R&D et marketing sera consacrée au déploiement de nouvelles fonctionnalités destinées à transformer l'expérience de paiement en Afrique de l'Ouest. Nous travaillons sur des solutions visant à renforcer la confiance dans les transactions digitales, ce qui permettra de résoudre durablement plusieurs difficultés récurrentes du commerce en ligne informel. Ces problématiques, largement répandues aujourd'hui, sont appelées à disparaître dans un avenir proche grâce aux innovations en préparation.
Quelle part de cette enveloppe sera consacrée à l'expansion régionale, notamment vers le Sénégal et le Burkina Faso ?
L'expansion régionale vers le Sénégal et le Burkina Faso est aussi une priorité majeure avec un taux de 60% du budget marketing et infrastructure dédié à cette ambition.
EasyTransfert revendique aujourd'hui une croissance de 300% du volume de transactions, soit plus de 50 millions USD par an. Quels indicateurs considérez-vous comme les plus révélateurs de votre performance : le volume, la récurrence d'usage, ou la pénétration rurale ?
Nos chiffres racontent notre histoire et vous savez quoi ? Ils parlent mieux que nous. À fin octobre 2025, nous avons dépassé les 100 millions de dollars de volume de transactions traitées sur notre plateforme et franchi le cap du million d'utilisateurs inscrits en juillet 2025, soit une croissance annuelle de 16,67%.
Pourquoi ces chiffres comptent ?
100 millions de dollars de transactions ne sont pas de simples chiffres dans un tableur ; ils reflètent des centaines de milliers de vies facilitées, des commerçants qui augmentent leurs ventes, des familles qui se soutiennent et des projets qui se réalisent.
À fin octobre 2025, nous avons dépassé les 100 millions de dollars de volume de transactions traitées sur notre plateforme et franchi le cap du million d'utilisateurs inscrits en juillet 2025 …
Nos indicateurs stratégiques s'articulent autour de la croissance du volume de transactions, avec un objectif de 300% d'ici fin 2026, du nombre d'utilisateurs actifs mensuels ; c'est-à-dire des personnes utilisant réellement le service de manière régulière, du taux de récurrence qui traduit la fidélité et la qualité perçue du service, de la pénétration en zones rurales où l'inclusion financière revêt un caractère essentiel, ainsi que du Net Promoter Score, destiné à mesurer la propension de nos utilisateurs à recommander la plateforme.
Vous visez 1 million d'utilisateurs d'ici 2026. Quels leviers (technologiques, commerciaux ou partenariaux) permettront d'atteindre cet objectif sans diluer la qualité du service ?
Nous avons atteint un million d'utilisateurs en juillet 2025 et visons les 2 millions d'ici fin 2026. L'enjeu majeur consiste à doubler notre base d'utilisateurs tout en maintenant un niveau de qualité irréprochable, une exigence dont nous sommes pleinement conscients. Notre stratégie de croissance repose d'abord sur un marketing intensif et ciblé, avec des investissements concentrés sur WhatsApp, Facebook et Instagram, lieux naturels des échanges informels où passent déjà 60% des transactions.
Nous avons atteint un million d'utilisateurs en juillet 2025 et visons les 2 millions d'ici fin 2026.
Un programme d'ambassadeurs sera notamment déployé dans les quartiers, les marchés et les universités, afin de capitaliser sur le bouche-à-oreille, notre levier le plus efficace. Cette stratégie s'appuie ensuite sur une dynamique constante d'innovation produit, à travers le développement de fonctionnalités conçues pour transformer l'expérience de paiement, renforcer la confiance et lever les freins psychologiques persistants, notamment la peur de la fraude. Les partenariats stratégiques avec les principaux opérateurs constituent un autre vecteur clé, nous donnant accès à des millions d'utilisateurs potentiels.
Enfin, l'ensemble de cette croissance repose sur une infrastructure robuste, optimisée pour absorber un volume dix fois supérieur sans dégradation du service, car la qualité demeure pour nous un impératif absolu.
Le partenariat stratégique signé avec Wave en octobre 2025 marque une avancée majeure dans la couverture rurale. Comment ce partenariat transforme-t-il votre modèle économique et votre perception sur le terrain ?
Nous avons été parmi les toutes premières startups en Côte d'Ivoire à obtenir l'accès à l'API de Wave en 2023, un moment véritablement déterminant pour notre développement. Sur le plan de la couverture rurale, l'intégration à leur écosystème, très implanté dans les zones périphériques, nous a permis d'atteindre des populations jusqu'alors difficiles d'accès ; une personne vivant dans un village et utilisant Wave peut désormais recevoir instantanément des fonds provenant de MTN, Orange ou Moov.
Sur le plan économique, ce partenariat a transformé notre modèle en nous offrant la possibilité d'accroître notre volume transactionnel sans déployer un réseau d'agents physiques et en mutualisant les infrastructures existantes. Sur le plan stratégique, le fait d'être partenaire de Wave depuis 2023 nous a conféré une crédibilité technique essentielle auprès de MTN et Orange. Aujourd'hui, cette collaboration représente une part substantielle de notre activité dans les zones rurales.
Dans un environnement où la fraude numérique se complexifie, comment EasyTransfert garantit-elle la sécurité des transactions et la protection des données personnelles ?
Dans un marché où 1 personne sur 3 a déjà été victime d'une arnaque en ligne, la sécurité n'est pas une option : elle constitue le cœur même de notre identité. Nos dispositifs actuels reposent sur une double authentification systématique exigeant un code SMS avant chaque transaction, une conformité intégrale aux exigences de la BCEAO en matière de lutte contre le blanchiment et de protection des données, ainsi qu'un cryptage de bout en bout garantissant qu'aucune donnée sensible n'est accessible sans autorisation.
La sécurité n'est pas une option : elle constitue le cœur même de notre identité.
Nous préparons par ailleurs de nouvelles fonctionnalités destinées à permettre des transactions totalement sécurisées entre personnes qui ne se connaissent pas, en s'attaquant directement aux causes profondes du déficit de confiance dans le commerce informel.
Le marché ivoirien du mobile money reste très concurrentiel et parfois fragmenté, pourtant l'interopérabilité entre opérateurs est au cœur de votre promesse. Quels défis rencontrez-vous pour assurer cette fluidité dans un écosystème dominé par les géants des télécoms qui dominent encore l'infrastructure de paiement ?
Le marché ivoirien représente près de 150 milliards de dollars de transactions annuelles via le mobile money, mais il demeure fortement fragmenté. Sur le plan technique, chaque opérateur utilise son propre protocole, ce qui nous oblige à développer des systèmes d'interfaçage particulièrement robustes. Sur le plan commercial, il s'agit de démontrer aux opérateurs que l'interopérabilité n'est pas une menace, mais un levier de croissance : davantage de fluidité entraîne une hausse des volumes, donc une augmentation des revenus.
Notre modèle économique repose sur une structure tarifaire claire. Une commission de 1% nous revient, tandis que 2% sont reversés aux opérateurs, pour un coût total de 3% pour le client, bien inférieur aux taux pouvant atteindre 10% dans les circuits informels. Ce schéma crée une dynamique gagnant-gagnant : les opérateurs valorisent leurs réseaux, nous générons de la valeur ajoutée et les utilisateurs bénéficient de tarifs plus avantageux.
Votre application intègre désormais une IA de personnalisation pour recommander des microcrédits et des économies. Pensez-vous que l'avenir du mobile money passe par l'intelligence artificielle ?
Nous ne recourons pas à l'intelligence artificielle pour des effets d'annonce, mais comme un outil opérationnel pleinement intégré à notre activité. L'ensemble de notre support client est aujourd'hui assuré par une IA. Le processus est simple : l'utilisateur nous contacte via WhatsApp et échange avec un assistant virtuel qui interagit avec la fluidité d'un interlocuteur humain. Notre avantage distinctif réside dans la capacité de cette IA à comprendre le nouchi, les métaphores locales et les expressions propres au contexte ivoirien.
Nous ne recourons pas à l'intelligence artificielle pour des effets d'annonce, mais comme un outil opérationnel pleinement intégré à notre activité.
Les résultats sont concrets. Le temps moyen de réponse est inférieur à deux minutes. Le taux de résolution au premier contact atteint 85%. La satisfaction client progresse continuellement et les coûts liés au support restent parfaitement maîtrisés, même avec un portefeuille d'un million d'utilisateurs.
Le développement durable et la finance inclusive sont de plus en plus liés. Comment EasyTransfert s'engage-t-elle dans une démarche de fintech responsable, socialement et environnementalement durable ?
Le développement durable et la finance inclusive sont désormais étroitement imbriqués, et EasyTransfert inscrit son action dans cette convergence. La fintech met en avant un impact social direct, en supprimant les contraintes de temps et de déplacement qui freinent encore l'accès aux services financiers. L'expérience vécue par l'un de ses utilisateurs en témoigne : confronté à une urgence médicale en pleine nuit, il a pu transférer en quelques secondes des fonds de Wave vers Orange, alors qu'aucun point de service n'était ouvert, permettant le paiement immédiat des soins. Dans ce type de situation critique, EasyTransfert se positionne comme un outil de continuité financière, présent lorsque les canaux traditionnels sont inaccessibles.
EasyTransfert ambitionne de devenir l'infrastructure de référence des paiements en Afrique.
Cette approche inclusive repose également sur l'accessibilité permanente du service, disponible 24h/24, y compris les jours fériés, sur l'ensemble du territoire, zones rurales comprises. EasyTransfert revendique en outre une tarification équitable, fixée à 3%, nettement inférieure aux pratiques des circuits informels. À travers ce modèle, l'entreprise entend contribuer à la création d'emplois locaux et à la formalisation progressive des échanges financiers, tout en s'inscrivant dans une démarche de fintech socialement responsable.
À quoi ressemblera EasyTransfert dans 5 ans ? Souhaitez-vous devenir une ‘'super app'' panafricaine, ou rester un agrégateur spécialisé au service de la fluidité des paiements ?
Dans 5 ans, EasyTransfert ambitionne de devenir l'infrastructure de référence des paiements en Afrique. L'internationalisation constituera un axe majeur, permettant d'envoyer instantanément de l'argent depuis la France vers un compte mobile money à Bouaké, sans recourir à des intermédiaires coûteux. La couverture s'étendra progressivement à l'ensemble du..
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Publié le 30/03/26 17:38
La Rédaction
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CEMAC
