L'IACE publie sa nouvelle note intitulée " Reprise économique en période d'incertitude pour la Tunisie ". Cette analyse décrypte les impacts des tensions géopolitiques, la volatilité des marchés internationaux et les pressions sur les finances publiques, sur l'économie tunisienne et propose des mesures de soutien ainsi que des réformes prioritaires pour relancer la croissance.

L'économie mondiale est entrée dans une ère de forte volatilité et de fragmentation géopolitique, rompant avec la stabilité relative autrefois garantie par l'OMC. Deux chocs majeurs ont récemment bousculé le commerce international :
Les prémices (2022-2023) : L'invasion de l'Ukraine a provoqué une première crise énergétique et agricole majeure. Parallèlement, le resserrement monétaire mondial (hausses des taux de la Fed et de la BCE) a renchéri le coût du financement du commerce international.
Les chocs récents (2024-2026) : L'élection du Président Trump fin 2024 a relancé l'incertitude sur les tarifs douaniers. Plus récemment, fin février 2026, le déclenchement d'une guerre en Iran et le blocage associé du détroit d'Hormuz ont provoqué une nouvelle onde de choc planétaire.
Ce climat consacre le retour des politiques protectionnistes (comme l'Inflation Reduction Act aux États-Unis ou les subventions en Chine) et sépare le monde en deux blocs : le Bloc Occidental et le Bloc Élargi des BRICS+.
Les répercussions directes sur l'économie tunisienne
Déjà fragilisée par une instabilité politique chronique depuis 2011, la Tunisie subit de plein fouet ces crises extérieures en raison de sa forte dépendance aux importations.
Ralentissement de la croissance
Après un fort recul lié au COVID-19 en 2020 et un contrecoup en 2022-2023 à cause de la guerre en Ukraine, l'économie tunisienne avait connu une relative embellie en 2024 (+1,6 %) et en 2025 (+2,5 %), portée par une excellente météo agricole.
Cependant, la crise du Golfe de 2026 risque de briser cet élan, faisant chuter les prévisions de croissance de 2,1 % à seulement 1 % pour 2026-2027.
Pressions inflationnistes persistantes
Alors que l'inflation s'était stabilisée en 2024-2025 (5,3 % en Tunisie contre 2,3 % en UE), l'impact de la crise en Iran (pétrole à près de 100 $/baril) devrait pleinement se faire sentir à la fin de l'année 2026.
Grâce aux subventions étatiques, l'inflation devrait être contenue entre 6 % et 7 %. L'écart structurel avec l'UE s'explique par un décalage offre/demande et des situations d'oligopoles nationaux (lait, sidérurgie).
Explosion du déficit budgétaire et risque d'effet d'éviction
Le budget tunisien de 2026 repose sur un baril à 63,3 dollars. Or, chaque dollar supplémentaire augmente le besoin de financement de la compensation des hydrocarbures de 164 millions de dinars. Avec un baril à 100 dollars, le déficit budgétaire initialement prévu à 11 milliards de dollars bondirait à 16 milliards de dinars (8,5 % du PIB).
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Ce déficit devant être financé par les banques locales et la Banque Centrale (BCT), l'État va accaparer les liquidités disponibles. Cela crée un effet d'éviction sur le secteur privé (le refinancement des banques baisse déjà de 18 % tandis que l'achat de bons du Trésor par les banques augmente de 26 %), poussant les investisseurs vers la spéculation boursière ou immobilière plutôt que productive.
Aggravation du déficit extérieur et fonte des réserves
Le déficit énergétique s'alourdit en raison de la baisse de la production locale et de la hausse des prix mondiaux payés en dollars, face à un dinar affaibli. Le déficit courant pour 2026 est estimé à 9 milliards de DT (après mesures protectionnistes), soit 4,8 % du PIB.
Conséquence majeure : les réserves de change pourraient chuter d'environ un quart, passant de 105 jours d'importation à 80 jours en fin d'année, un niveau jugé insuffisant pour rassurer les créanciers à court terme.
Stratégies de couverture et recommandations de relance
Pour atténuer ces chocs, la note propose des réponses à court terme inspirées d'expériences internationales (comme celles de la Jordanie ou de la Malaisie) ainsi que des réformes de fond.
Mesures monétaires et d'urgence de la BCT
Si la BCT a réussi à stabiliser le dinar au premier trimestre 2026 via sa circulaire exigeant l'autofinancement intégral pour l'importation de produits non prioritaires, elle doit faire plus pour soutenir le tissu économique :
- Soutien aux PME et particuliers : Mettre en place un plan de report des échéances de crédits pour les entreprises et les ménages en difficulté.
- Financements exceptionnels : Allouer des crédits d'exploitation à moyen terme (sans provisionnement lourd) pour couvrir les besoins urgents de fonds de roulement.
- Réorientation du crédit : Imposer un "plancher" au ratio Crédits/Dépôts des banques (qui a chuté à 60 % dans certains cas) pour les contraindre à financer des projets productifs.
Libéralisation du change et diplomatie économique
La Tunisie doit impérativement réviser son Code des changes (actuellement en discussion au Parlement). Il est recommandé de lever les restrictions sur l'entrée et l'utilisation des devises, de faciliter l'implantation des exportateurs à l'étranger et de s'adapter à la finance numérique.
Géopolitique "à la carte" et diversification des partenariats
Face à la fragmentation mondiale, la Tunisie doit adopter une stratégie pragmatique :
- Maintenir l'ancrage occidental : Poursuivre la coopération avec l'Europe (son premier partenaire commercial), le FMI et la Banque Mondiale, en se positionnant comme exportateur d'énergies renouvelables (solaire, hydrogène vert via le projet de câble ELMED vers l'Italie).
- S'ouvrir vers l'Est et les pays émergents : Renforcer les liens techniques avec la Corée du Sud ou la Turquie, et opérer un réalignement stratégique avec la Chine. Ce rapprochement permettrait de solliciter de nouveaux mécanismes de financement (BAII, CAD Fund, China EXIM Bank) et de collaborer dans des secteurs d'avenir (robotique, IA).
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Déblocage des grands projets d'investissement
Face à un espace fiscal public très limité, la relance passera par l'activation de la Commission des Grands Projets (décret 2024-497) pour catalyser l'investissement privé et les partenariats public-privé (PPP). Les secteurs prioritaires incluent :
- Ressources naturelles : Relance des phosphates (Sra Ouertane) et gisements d'hydrocarbures (Golfe de Gabès, champ de Ghdamès).
- Logistique : Projets portuaires à Enfida, extension du port de Radès et ports secs.
- Urbanisme et aménagement : Aménagement du Lac Sud de Tunis, Taparura à Sfax, et programmes de logements sociaux.
Enfin, la CAREPP (Commission de restructuration des entreprises publiques), dotée de 100 millions de dinars en 2026, devra accélérer la réforme et l'assainissement des opérateurs publics.
Conclusion
La crise actuelle de 2026 doit être perçue comme une opportunité pour opérer des réformes structurelles profondes. Pour réussir là où les réformes passées ont échoué, l'IACE préconise de ne pas calquer aveuglément des modèles étrangers.
Il conviendra de réunir une équipe d'experts locaux et internationaux afin de bâtir un programme basé sur les réalités du terrain, tout en anticipant la compensation des groupes d'intérêt pour éviter les blocages politiques.
Publié le 22/05/26 13:33
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CEMAC