Le Mali franchit une nouvelle étape décisive dans la restructuration de sa gouvernance minière. Le Conseil national de transition (CNT) a en effet, adopté à l'unanimité la loi ratifiant la création de l'Office malien des substances précieuses (OMASP), une nouvelle institution publique chargée de centraliser, encadrer et sécuriser la commercialisation de l'or et des autres minerais précieux.
Cette réforme, adoptée par 120 voix sur 120, donne une base légale à une structure créée par ordonnance en avril 2026 et placée sous la tutelle du ministère en charge de l'Industrie et du Commerce. Elle marque la volonté des autorités de reprendre la main sur un secteur stratégique où les pertes liées à la contrebande et aux circuits informels restent considérables.
Premier produit d'exportation du Mali, l'or occupe une place centrale dans l'économie nationale. Le pays figure parmi les principaux producteurs africains avec une production industrielle estimée à environ 60 tonnes par an, tandis que l'exploitation artisanale mobilise près de 2 millions de personnes sur 350 à 400 sites.
Mais ce poids économique contraste avec l'ampleur des fuites hors du circuit officiel. Selon un rapport de l'ONG suisse SWISSAID, les exportations d'or non déclarées sont estimées entre 30 et 57 tonnes par an, représentant jusqu'à 3,77 milliards de dollars de valeur annuelle. Sur la période 2012-2022, les volumes non enregistrés atteindraient environ 300 tonnes, soit une valeur cumulée estimée à 13,5 milliards de dollars. Ces écarts entre les déclarations nationales et les données des pays importateurs ont été l'un des principaux déclencheurs de la réforme.
*Un tournant pour la gouvernance minière malienne*
Avec la création de l'OMASP, les autorités entendent instaurer un dispositif de contrôle intégré de la chaîne de valeur aurifère. L'organisme aura pour missions principales d'encadrer les transactions commerciales de l'or, de centraliser les flux issus de l'orpaillage et des petites mines, de renforcer la traçabilité des exportations, et lutter contre les circuits illicites et la fraude. Cette réforme vise particulièrement l'or artisanal, un segment difficilement contrôlable mais essentiel à la survie économique de nombreuses communautés rurales.
Les enjeux financiers sont majeurs. Selon les données de l'Institut national de la statistique (INSTAT), les exportations d'or du Mali ont atteint 2 750 milliards FCFA en 2025, contre 1 610 milliards FCFA en 2024, illustrant la forte volatilité et la dépendance du pays à cette ressource. Pour l'État, la formalisation du secteur constitue un levier direct d'augmentation des recettes budgétaires. L'or représente déjà environ un quart des revenus publics et près de 75% des exportations nationales. Dans ce contexte, la lutte contre les pertes fiscales liées à la contrebande devient un impératif de souveraineté économique.
La création de l'OMASP s'inscrit dans une dynamique plus large de transformation du secteur minier engagée depuis 2023. Le nouveau code minier a notamment relevé à 30% la participation cumulée de l'État et des acteurs nationaux dans les projets industriels, tout en renforçant les obligations fiscales des opérateurs étrangers. Parallèlement, des audits sectoriels ont permis la récupération d'environ 761 milliards FCFA d'arriérés, confirmant la volonté des autorités de rééquilibrer la répartition de la rente minière. Le gouvernement a également lancé la construction d'une raffinerie d'or à Sénou, d'une capacité annoncée de 200 tonnes par an, destinée à renforcer la transformation locale et réduire les exportations de métal brut.
Au-delà de la dimension fiscale, la réforme répond également à des enjeux de sécurité. L'or artisanal est souvent associé à des flux informels alimentant des réseaux transfrontaliers et, dans certains cas, des groupes armés opérant dans des zones instables. La mise en place de l'OMASP vise ainsi à mieux encadrer les comptoirs d'achat, les collecteurs et les petites exploitations, tout en sécurisant les circuits financiers. Mais le défi reste de taille, à savoir formaliser un secteur qui constitue une source vitale de revenus pour des centaines de milliers de familles, sans fragiliser son rôle social.
Publié le 04/07/26 11:44
Narcisse Angan
SN
CEMAC