Imaginez un pilote à qui l'on retirerait son tableau de bord au beau milieu d'une tempête, au motif que les instruments dont il dispose se seraient déréglés une fois. C'est, à peu de chose près, ce qu'une partie du monde économique réclamait dans les années 1970.
Ce lundi 12 octobre 2026, l'Académie royale des sciences de Suède a rendu justice à ceux qui ont réparé les cadrans plutôt que de jeter la boussole : l'Américain Robert E. Hall, 83 ans, de Stanford, et son compatriote Michael Woodford, 71 ans, de Columbia, se partagent le prix 2026, doté de 12 millions de couronnes suédoises (1,2 millions de dollars). Ils sont distingués ‘'pour leurs fondements microéconomiques de la stabilisation macroéconomique''.
Robert Hall est titulaire d'un doctorat du MIT (1967), tout comme Michael Woodford (1983).
Quand le keynésianisme est réinterprété
Depuis près d'un siècle et les travaux de John Maynard Keynes, le principe est connu : en période de récession, on baisse les taux d'intérêt et on creuse le déficit budgétaire pour relancer l'activité ; en période de surchauffe, on fait l'inverse. Cette stabilisation de la conjoncture a longtemps fait consensus.
Les chocs pétroliers des années 1970 l'ont brutalement remise en cause. Les recettes keynésiennes de l'époque n'ont pas fait reculer le chômage, mais ont attisé l'inflation. L'occident a alors connu une décennie mêlant croissance molle, chômage élevé et hausse des prix, la fameuse stagflation. Beaucoup en ont conclu que la politique de stabilisation avait fait plus de mal que de bien et qu'il fallait l'abandonner.
Reconstruire par la base
Le diagnostic des deux lauréats est que les anciens modèles reposaient sur des corrélations statistiques entre grandes variables (inflation, production, consommation), sans expliquer les comportements qui les sous-tendent. Hall et Woodford ont proposé de bâtir les modèles à partir de la base : l'action des millions de ménages et d'entreprises dont l'addition forme l'économie. C'est ce que l'on appelle des fondements microéconomiques.
Leur apport décisif tient à une idée simple : ménages et entreprises regardent devant eux. Pour décider d'épargner ou de fixer le prix d'un produit, ils anticipent ce que sera demain. Or ces anticipations peuvent être orientées. Lorsqu'un gouvernement ou une banque centrale annonce clairement ses intentions, il agit sur les attentes des agents et, par ricochet, sur leurs décisions. La communication devient ainsi un outil de politique économique à part entière.
Un cadre désormais universel
Les résultats ont suivi. Selon l'Académie royale des sciences de Suède, ces modèles se sont révélés très utiles face aux récessions de ces dernières décennies. Ils constituent aujourd'hui le socle théorique des outils employés par les banques centrales et les gouvernements du monde entier. ‘'Nous sommes mieux armés pour faire face aux chocs, comme les crises énergétiques ou les brusques variations de la consommation des ménages'', souligne John Hassler, président du comité du prix.
Le message de ce Nobel dépasse le seul cercle des économistes : bien dosées et bien planifiées, les mesures budgétaires et monétaires peuvent atténuer les pics et les creux de l'activité. La stabilisation, que l'on croyait promise à la retraite, est ainsi redevenue un instrument de précision.
Créé en 1968 par la Banque centrale de Suède en mémoire d'Alfred Nobel, le prix d'économie est attribué chaque année en même temps que les autres Nobel de physique, de chimie, de médecine, de littérature et de la paix.
À l'occasion du 125e anniversaire des Nobel, chaque prix voit cette année sa dotation majorée d'un million de couronnes. Un bond considérable par rapport à la première cérémonie, en 1901, où chaque lauréat repartait avec 150 782 couronnes.
Publié le 12/10/26 11:10
Dr Ange Ponou
SN
CEMAC