Au Sénégal, le retour des délestages constitue depuis plusieurs semaines une source croissante d'inquiétude pour les ménages et les entreprises. Après plus d'une décennie sans coupures d'une telle ampleur, plusieurs quartiers de Dakar et différentes régions du pays ont récemment été privés d'électricité pendant plusieurs heures. Une situation qui ravive les interrogations sur la fiabilité du système électrique et sur son coût pour l'économie.
À Thiaroye, l'un des quartiers populaires de Dakar, Ibrahima Sylla en mesure déjà les conséquences. Âgé d'une cinquantaine d'années, il exploite une boulangerie depuis vingt-quatre ans. Son activité repose largement sur l'électricité, indispensable pour assurer la production quotidienne de pain et approvisionner sa clientèle. Depuis le retour des coupures, son entreprise fonctionne au ralenti.
En plus d'une facture d'électricité qu'il juge déjà élevée, le boulanger doit désormais acheter quotidiennement du gasoil pour alimenter son groupe électrogène. Cette dépense supplémentaire réduit directement ses marges. " Sans électricité, notre activité est plombée. Nos machines fonctionnent toute la journée. Lorsque nous sommes obligés d'acheter du carburant pour faire tourner le groupe électrogène, les coûts augmentent fortement. Et la situation est déjà difficile ", déplore-t-il.
Une situation qui peine à se stabiliser
Face à la grogne des usagers, le directeur général de la SENELEC, Pape Toby Gaye, a tenté d'expliquer les origines de la crise. Selon lui, le système électrique fait face à deux pannes majeures.
La première concerne Karpowership, le navire-centrale qui contribue à l'approvisionnement électrique du pays. Son indisponibilité aurait privé le réseau de près de 200 mégawatts. La seconde touche la centrale du Cap des Biches exploitée par West African Energy. Sur les deux turbines de l'installation, l'une est actuellement hors service.
Cette centrale a été conçue pour fonctionner au gaz mais, faute d'approvisionnement disponible, elle utilise du gasoil. Or, la hausse des cours des produits pétroliers, alimentée par les tensions au Moyen-Orient, complique et renchérit son fonctionnement.
À ces difficultés techniques s'ajoutent des tensions de trésorerie, une forte demande d'électricité et les effets de la période de chaleur. Le ministre de l'Énergie et du Pétrole, El Hadji Abdourahmane Diouf, a indiqué que la demande avait atteint un pic de 1 400 mégawatts en août, supérieur aux prévisions. Malgré une capacité installée de plus de 2 300 mégawatts, le système n'a pas pu satisfaire les besoins en raison de pannes techniques et d'un approvisionnement insuffisant en combustible.
La SENELEC avait annoncé un retour progressif à la normale. Des améliorations sont observées, mais plusieurs quartiers de Dakar et certaines localités de l'intérieur continuent de subir des interruptions de plusieurs heures.
Un programme de 400 milliards FCFA pour stabiliser le secteur
Le gouvernement prévoit de mobiliser 400 milliards FCFA afin de renforcer le secteur et de progresser vers l'accès universel à l'électricité. Le taux d'accès national est actuellement estimé à 86 %, tandis que les autorités visent une couverture intégrale du territoire à l'horizon 2029.
" L'accès universel à l'électricité à l'horizon 2029 reste un objectif central. Cette politique s'inscrit dans le nouveau statut du Sénégal, désormais pays producteur d'hydrocarbures ", a déclaré le ministre de l'Énergie et du Pétrole.
Dans cette stratégie, le gisement gazier de Yakaar-Teranga doit occuper une place importante. Petrosen est appelée à jouer un rôle central dans son développement et dans la négociation des futurs partenariats, afin de préserver les intérêts économiques du pays et de garantir qu'une partie du gaz soit destinée au marché intérieur. Le projet doit servir à la fois les besoins domestiques et les exportations.
Pour le gouvernement, l'enjeu consiste à sécuriser les approvisionnements, à réduire les coûts de production et à moderniser les infrastructures électriques. " Nous devons construire un système énergétique qui soit à la fois fiable, compétitif et soutenable pour les finances publiques ", souligne El Hadji Abdourahmane Diouf.
Le " Gas-to-Power " de nouveau au premier plan
Pour le docteur Babacar Kébé, enseignant à l'Institut national du pétrole et du gaz, la multiplication des délestages révèle les fragilités persistantes du système électrique sénégalais. Au-delà des désagréments subis par les usagers, ces interruptions affectent directement l'activité économique et risquent, selon lui, de fragiliser la confiance des investisseurs.
Cette crise intervient pourtant au moment où le Sénégal entre dans une nouvelle phase de son développement énergétique, avec l'exploitation de ses ressources pétrolières et gazières. Le pays dispose désormais de ressources susceptibles de renforcer son approvisionnement en électricité et de réduire progressivement sa dépendance aux combustibles importés.
La stratégie " Gas-to-Power ", qui consiste à utiliser le gaz naturel pour produire de l'électricité, apparaît ainsi comme l'un des principaux leviers de transformation du secteur. Pour Babacar Kébé, sa mise en œuvre ne doit toutefois pas être conditionnée exclusivement à l'entrée en production de Yakaar-Teranga ou à l'achèvement du futur réseau national de gazoducs.
" Le Sénégal dispose déjà de ressources qui peuvent être mobilisées progressivement. GTA est en production et Sangomar offre également des volumes de gaz susceptibles d'être valorisés sur le marché domestique. La priorité est donc de créer rapidement les conditions permettant de transformer ces ressources en électricité ", explique-t-il.
L'expert préconise de sécuriser les volumes destinés au marché intérieur et d'installer, à proximité des centrales, les équipements nécessaires à la réception et à la regazéification du gaz naturel liquéfié. Une telle solution permettrait d'alimenter certaines unités de production sans attendre l'achèvement des quelque 340 kilomètres de gazoducs envisagés par les autorités.
Le retour des délestages replace ainsi la question du gaz domestique au centre du débat énergétique sénégalais. Pour le pays, le défi ne consiste plus seulement à produire des hydrocarbures, mais à mettre rapidement en place les infrastructures permettant de les convertir en une électricité plus fiable et moins dépendante des combustibles importés.
Publié le 05/10/26 09:39
Mouhamadou Dieng
SN
CEMAC