" Alhamdoulillah. Ce soir, je dormirai le cœur léger à la cité Keur Gorgui ". C'est la phrase choc prononcée par le désormais ex-Premier ministre du Sénégal, Ousmane Sonko, quelques minutes après son limogeage, avant de s'offrir un bain de foule aux alentours de son domicile, dans une cité résidentielle de Dakar. Ainsi s'achèvent deux années passées à la Primature, mais aussi une période de compagnonnage politique avec Bassirou Diomaye Faye, ancien collègue, ami et collaborateur. Les deux hommes revendiquaient une fraternité et une amitié " capables de résister aux chocs politiques ". Mais, comme souvent, les enjeux politiques ont fini par s'imposer.
Le départ d'Ousmane Sonko intervient dans un contexte particulièrement sensible pour le Sénégal, marqué par une économie au ralenti. Le pays fait face à un niveau d'endettement record dépassant les 130 %, tandis que le déficit budgétaire s'établit à 6 %, avec une projection de retour à 3 % à l'horizon 2027. À cela s'ajoutent des tensions géopolitiques internationales, notamment la crise entre l'Iran et les États-Unis, dont les répercussions économiques se traduisent entre autres par une hausse continue des prix du pétrole sur les marchés internationaux.
Le départ du Premier ministre survient donc à un moment où les défis économiques apparaissent particulièrement pressants. Le coût de la vie demeure élevé malgré plusieurs mesures prises par le gouvernement pour réduire les prix de certains produits de première nécessité, notamment le riz, l'huile, le carburant et l'électricité. Un autre chantier majeur de ces derniers mois concernait également la renégociation des contrats dans plusieurs secteurs jugés stratégiques, parmi lesquels les infrastructures, l'énergie et l'eau.
Lors d'une récente conférence de presse, Ousmane Sonko mettait en avant des résultats qu'il jugeait encourageants. Selon lui, les renégociations engagées devaient permettre à l'État d'accroître ses participations dans certains projets et d'améliorer ses retombées économiques et financières. Désormais, une interrogation se pose : ces réformes, qu'il portait personnellement, pourront-elles se poursuivre après son départ et produire les effets attendus ? La question se pose d'autant plus que plusieurs ministres occupant des postes stratégiques pourraient être tentés de quitter le gouvernement à ses côtés.
Vers un nouveau partenariat avec le FMI ?
Ce n'est plus un secret : Ousmane Sonko s'est toujours présenté comme un critique du Fonds monétaire international (FMI), y compris depuis son arrivée au pouvoir. Alors que le président Bassirou Diomaye Faye et son ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, poursuivaient des discussions avec l'institution de Bretton Woods, l'ex-Premier ministre défendait une ligne axée sur l'indépendance économique du pays, tout en relativisant l'importance du soutien de l'institution financière.
" Le programme avec certains bailleurs multilatéraux, notamment le FMI, a été suspendu. Depuis un an, aucun décaissement n'a été fait au profit du Sénégal. Mais le Sénégal est encore debout (...). Nous avons les capacités et les moyens de compter d'abord sur nous-mêmes. Je pense que nous donnons au Fonds monétaire international une importance qu'il n'a pas. J'ai l'impression qu'il tente de nous étouffer ", avait déclaré Ousmane Sonko il y a plus d'un an.
Son départ pourrait-il désormais accélérer les discussions avec le FMI ? La question reste ouverte. Mardi, devant l'Assemblée nationale, le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, a indiqué que les échanges évoluaient favorablement et que de nouvelles séances de travail étaient prévues à partir de la semaine du 8 juin 2026. Plus récemment encore, lors du forum Africa Forward à Nairobi, Bassirou Diomaye Faye avait rencontré la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva.
Un risque de blocage institutionnel
Bien que limogé, Ousmane Sonko pourrait, s'il le souhaite, retrouver son siège de député. Or, à l'Assemblée nationale, son parti Pastef — qui s'était présenté seul aux dernières élections législatives — dispose d'une majorité parlementaire. Cette position lui conférerait un levier politique important dans la perspective d'un affrontement avec le camp du président Bassirou Diomaye Faye.
Le principal risque serait alors de voir cette majorité parlementaire recourir à des mécanismes institutionnels, notamment des motions de censure, pour fragiliser ou faire tomber le gouvernement. Une telle configuration pourrait ralentir l'action publique et installer une période d'instabilité institutionnelle, à un moment où le pays fait déjà face à d'importants défis économiques et sociaux.
Une chose semble certaine : un bras de fer politique pourrait désormais s'ouvrir entre deux hommes autrefois unis par une vision commune, mais aujourd'hui séparés par les réalités du pouvoir.
Publié le 23/05/26 10:30
Mouhamadou Dieng
SN
CEMAC