À Addis Abeba, lors du 39e Sommet de l'Union africaine, le débat sur le développement du continent a changé de nature. Il ne s'agit plus seulement d'identifier les freins à la croissance africaine, mais de transformer ses ressources fondamentales en leviers économiques durables. Au cœur de cette mutation se trouve une ressource longtemps considérée comme un défi humanitaire avant d'être perçue comme un actif économique majeur : l'eau.
Avec plus de 400 millions d'Africains encore privés d'accès à l'eau potable, l'enjeu dépasse la simple question sociale. Il devient un pilier de souveraineté économique, de sécurité alimentaire et de résilience climatique.
Le Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) entend précisément repositionner cette ressource stratégique grâce à une nouvelle approche d'investissement fondée sur les barrages polyvalents, conçus comme des infrastructures capables d'alimenter simultanément l'énergie, l'agriculture et l'industrialisation.
Faire de l'eau une classe d'actifs rentable
Au centre de cette stratégie figure la Nouvelle architecture financière africaine (NAFA), portée par la vision du président du Groupe de la BAD, Dr Sidi Ould Tah. L'objectif est de combler un déficit annuel de financement estimé à 70 milliards de dollars dans le secteur de l'eau en transformant les projets hydriques en investissements bancables capables d'attirer les capitaux privés.
Cette approche repose sur quatre axes majeurs : mobiliser des financements massifs, réformer les mécanismes financiers africains, exploiter le dividende démographique et construire des infrastructures résilientes face au stress hydrique.
L'ambition consiste à rompre avec une logique où l'eau relève exclusivement de la dépense publique. Désormais, elle devient un moteur de création de valeur économique.
Le pari des barrages polyvalents
La BAD privilégie un modèle intégré ; les barrages polyvalents. Contrairement aux infrastructures traditionnelles, ces ouvrages visent à générer plusieurs bénéfices à partir d'un seul investissement.
‘'Les projets de barrages polyvalents permettent un partage équitable des ressources en eau pour répondre à divers besoins en générant des impacts transformateurs à grande échelle'', souligne Mtchera Johannes Chirwa, directeur du département du développement de l'eau et de l'assainissement du Groupe.
Concrètement, une même infrastructure peut produire de l'électricité, irriguer les terres agricoles, fournir de l'eau potable et soutenir les écosystèmes locaux. L'eau utilisée pour l'hydroélectricité est réemployée en aval pour l'agriculture ou les usages domestiques, améliorant considérablement l'efficacité économique des investissements.
Ce modèle présente aussi un avantage financier décisif. Les revenus issus de l'énergie et de l'irrigation contribuent à financer l'entretien des installations, compensant la faible rentabilité directe de l'eau domestique.
Des projets pilotes aux impacts mesurables
Au Kenya, le barrage de Thwake illustre cette nouvelle génération d'infrastructures. Cofinancé à hauteur de 635 millions de dollars, ce projet doit bénéficier à 1,3 million de personnes. Il produira 20 MW d'électricité, fournira de l'eau potable et irriguera 40 000 hectares de terres agricoles dans une région semi-aride fortement exposée à la sécheresse.
Au Rwanda, le programme hydraulique de Muvumba suit la même logique. Doté d'un financement de 121,5 millions d'euros, il permettra d'approvisionner quotidiennement des dizaines de milliers de personnes en eau potable, d'irriguer 10 000 hectares et de produire de l'électricité tout en renforçant la résilience climatique locale.
Selon l'Agence internationale pour les énergies renouvelables, l'hydroélectricité figure parmi les sources d'énergie renouvelable les moins coûteuses, renforçant l'attractivité économique de ces projets multisectoriels.
Au Burundi, les effets sont déjà visibles. Le barrage des chutes de Rusumo, mis en service en 2024, a stabilisé l'approvisionnement électrique de Gitega et des régions environnantes, mettant fin aux coupures chroniques.
‘'L'impact est flagrant'', témoigne Dr Arnaud Ndorukwigira, responsable hospitalier. Il évoque le cas de triplés prématurés sauvés grâce à des équipements médicaux alimentés en continu par la nouvelle infrastructure électrique, illustration concrète du lien direct entre énergie, santé et développement humain.
Attirer les investisseurs vers un secteur longtemps délaissé
Pour accélérer la dynamique, la BAD déploie des instruments financiers innovants, notamment des obligations vertes, des financements mixtes et des mécanismes de réduction des risques rendus possibles par sa notation ‘'AAA''.
L'objectif est d'attirer les capitaux privés dans un secteur historiquement dominé par les financements publics, alors que la population africaine pourrait atteindre 2,5 milliards d'habitants d'ici 2050.
Publié le 18/02/26 10:46
Dr Ange Ponou
SN
CEMAC