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Cameroun : Le FMI voit dans la nationalisation de la compagnie publique d'électricité, un nouveau risque pour les finances publiques

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En reprenant le contrôle quasi total d'Energy of Cameroon (Eneo), l'État du Cameroun n'a pas seulement récupéré le principal distributeur d'électricité du pays. Il a aussi absorbé une partie des déséquilibres financiers du secteur. C'est du moins l'analyse du Fonds monétaire international (FMI) dans son rapport des services publié en mai 2026, à l'issue des consultations menées en mars dans le cadre de l'Article IV.

" En novembre 2025, l'État a repris les 51 % que le fonds britannique Actis détenait dans Eneo, portant ainsi sa participation à 95 %. Avec cette renationalisation, l'exposition de l'État aux fragilités financières sous-jacentes du secteur s'est accrue, essentiellement parce que les tarifs de l'électricité restent bien en deçà du seuil de rentabilité ", souligne l'institution de Bretton Woods.

Cette analyse intervient quelques semaines après la disparition juridique d'Eneo. Le 4 mai 2026, un décret présidentiel a acté sa dissolution et son remplacement par la Société camerounaise d'électricité (Socadel). Son premier directeur général, Oumarou Hamandjoda, a été installé dès le lendemain. Pour le FMI, ce changement d'actionnariat et de dénomination ne fait toutefois pas disparaître les déséquilibres économiques accumulés depuis plusieurs années.

L'institution relève ainsi qu'" Eneo fonctionne avec un déficit de trésorerie structurel, encaissant environ 31 milliards de FCFA par mois pour des obligations de service public dont le coût est de l'ordre de 44 milliards de FCFA. La compagnie est confrontée à des tensions sur sa trésorerie ". Selon ce document, le retour à l'équilibre du secteur nécessiterait donc la mobilisation d'au moins 13 milliards de FCFA supplémentaires chaque mois.

L'État, actionnaire... mais aussi débiteur

Cet écart peut paraître relativement limité au regard des montants en jeu dans le secteur. D'autant qu'une partie importante des difficultés de trésorerie est liée aux créances impayées. Sur ce point, le FMI rappelle qu'" à la fin de 2024, l'État avait accumulé des arriérés envers Eneo estimés à plus de 2,1 % du PIB (700 milliards de FCFA), qui affaiblissent encore la situation financière de l'entreprise ".

Cette évaluation est toutefois contestée par le rapport Compact Energy Pays du ministère de l'Eau et de l'Énergie (Minee). Selon ce document, c'est plutôt l'ex-Eneo Cameroun qui affichait, fin 2024, un endettement global de 800 milliards de FCFA, dont 500 milliards de dettes envers ses fournisseurs, pour environ 80 milliards de créances. Les autorités camerounaises ne reconnaissaient alors qu'une dette de 129 milliards de FCFA envers l'entreprise.

Il n'en demeure pas moins que le paiement des consommations publiques constitue, depuis plusieurs années, l'un des principaux points de fragilité des finances du secteur électrique. Dans une interview accordée en avril 2024 à Investir au Cameroun, le directeur général d'Eneo de l'époque, Amine Homman Ludiye, rappelait que l'entreprise émettait environ 7 milliards de FCFA de factures mensuelles à destination des entités publiques. " Mais depuis le début de cette année 2024, nos recouvrements se sont limités à 1,5 milliard de FCFA en janvier et à 1,8 milliard en février ", expliquait-il.

Autrement dit, l'État devient aujourd'hui le principal actionnaire d'une société dont il demeure également l'un des plus importants débiteurs. Une situation qui n'est d'ailleurs pas nouvelle. Lorsque le britannique Actis détenait 51 % du capital, les finances publiques étaient déjà régulièrement sollicitées pour stabiliser le secteur électrique. Plus tôt encore, sous la gestion du groupe américain AES, les difficultés de trésorerie, les retards de paiement aux producteurs et aux fournisseurs, ainsi que les interventions répétées de l'État, constituaient déjà des éléments récurrents de l'équation financière du secteur.

Les tensions actuelles résultent ainsi autant des difficultés propres à l'opérateur que des retards accumulés par les administrations et organismes publics dans le règlement de leurs consommations. À cela s'ajoutent les pertes commerciales liées aux fraudes. Selon des données recueillies auprès de l'ex-Eneo et de sources au ministère de l'Eau et de l'Énergie, les branchements clandestins et les manipulations de compteurs occasionneraient des pertes supérieures à 60 milliards de FCFA par an.

Des contrats d'achat d'électricité qui pourraient peser sur le budget

À ces contraintes s'ajoutent les engagements contractuels souscrits vis-à-vis des producteurs indépendants d'électricité. Début 2026, les arriérés croisés avec Nachtigal Hydro Power Company (NHPC) approchaient 70 milliards de FCFA. Selon plusieurs sources du secteur, Eneo devait verser près de 10 milliards de FCFA chaque mois à l'exploitant du barrage dans le cadre d'un contrat d'achat garanti. Face aux difficultés de paiement, l'État a d'ailleurs mis en place une garantie financière revolving de 100 milliards de FCFA auprès de banques locales afin de sécuriser temporairement les règlements dus à NHPC.

Là encore, le FMI estime que le risque pourrait continuer de peser sur les comptes publics. Son rapport souligne que " le contrat d'achat pour l'électricité produite par le barrage de Nachtigal est de type "contrat d'achat ferme", ce qui risque d'aggraver la pression sur le budget tant que les contraintes de transport empêcheront la pleine utilisation de la capacité de production disponible ".

Le principe de ce mécanisme est simple : l'électricité produite doit être payée, qu'elle soit ou non entièrement absorbée par le réseau. Or, malgré la mise en service progressive du barrage, les capacités de transport et de distribution demeurent insuffisantes pour évacuer l'ensemble de la production disponible.

Une logique comparable, bien que reposant sur des modalités contractuelles différentes, régit également les relations entre Eneo — désormais Socadel — et le producteur indépendant britannique Globeleq. En raison des impayés de la compagnie nationale, ce dernier est régulièrement contraint de mettre à l'arrêt ses deux centrales thermiques, ne les remettant en service qu'après règlement des sommes dues ou obtention d'engagements de paiement à très court terme.

Un risque simplement transféré à l'État ?

Au moment où Socadel prend le relais d'Eneo, elle hérite ainsi d'un endettement global évalué à près de 850 milliards de FCFA, d'un déficit de trésorerie mensuel estimé à 13 milliards de FCFA et d'engagements contractuels susceptibles de continuer à mobiliser les finances publiques.

Pour le FMI, la renationalisation n'a donc pas supprimé les fragilités structurelles du secteur électrique camerounais. Elle a surtout déplacé le risque vers les finances publiques, l'État étant désormais à la fois l'actionnaire quasi exclusif, le garant de plusieurs engagements contractuels et l'un des principaux débiteurs de l'entreprise. Sans réforme du modèle économique du secteur et sans amélioration du recouvrement des créances, les fondamentaux financiers demeurent, selon l'institution, largement inchangés.

 

Perton Biyiha

Publié le 04/06/26 10:35

La Rédaction

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