Le franc CFA d'Afrique centrale circule dans six pays : le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine et le Tchad. Émis par la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC), il est arrimé à l'euro. Pourtant, une part importante des machines, des médicaments et des produits industriels importés par ces économies provient d'Asie, notamment de Chine et d'Inde.
Le règlement de ces achats peut nécessiter plusieurs conversions monétaires, avec des frais supplémentaires à la clé. Pour réduire ces coûts et fluidifier les échanges, la banque centrale explore désormais de nouvelles pistes de coopération avec ses partenaires asiatiques, notamment dans les swaps de devises et les systèmes de paiement.
Du 19 au 20 octobre 2026, à New Delhi, en marge d'un séminaire international réunissant des gouverneurs de banques centrales et des responsables financiers, le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a rencontré son homologue de la Reserve Bank of India (RBI).
Les échanges ont porté sur les systèmes de paiement, la cybersécurité financière, l'intelligence artificielle et les swaps de devises. Ces discussions ouvrent des perspectives de coopération susceptibles de faciliter les transactions commerciales entre la zone CEMAC et l'Inde.
Les swaps de devises pour réduire les coûts de conversion
Un swap de devises est un accord par lequel deux banques centrales échangent des montants libellés dans leurs monnaies respectives, selon des conditions définies à l'avance, avant de procéder à l'opération inverse à une échéance convenue.
Pour la CEMAC, un tel mécanisme pourrait faciliter l'accès aux roupies nécessaires au règlement des importations indiennes, en limitant le recours systématique au dollar ou à l'euro comme monnaies intermédiaires.
Son efficacité dépendrait toutefois des modalités de mise en œuvre et de la capacité des banques commerciales à mobiliser les liquidités mises à disposition. Un swap ne se substituerait ni aux réserves de change ni aux recettes d'exportation : il constituerait un instrument supplémentaire de gestion des paiements extérieurs.
Selon le rapport annuel de la RBI, l'institution dispose déjà de mécanismes de swap destinés à certains pays d'Asie du Sud, notamment pour répondre aux tensions de liquidité et aux difficultés de balance des paiements.
Au-delà de l'accès aux devises, la coopération envisagée concerne également les infrastructures de paiement. L'Inde dispose, à cet égard, d'une référence avec l'Unified Payments Interface (UPI), lancé en 2016 par la National Payments Corporation of India (NPCI), avec l'appui de la RBI.
Cette infrastructure permet à des banques et à différentes applications de transférer des fonds presque instantanément, notamment au moyen d'un téléphone ou d'un code QR. Pour la BEAC, l'enjeu ne serait pas de reproduire ce modèle à l'identique, mais d'identifier les solutions susceptibles d'améliorer la rapidité, l'interopérabilité et l'efficacité des paiements dans la sous-région.
SYSTAC 2 et le yuan au cœur de la modernisation des paiements
La CEMAC dispose déjà d'infrastructures régionales sur lesquelles elle peut s'appuyer. Depuis le 3 août 2026, SYSTAC 2, la nouvelle chambre de compensation électronique de la zone, est en production. Ce dispositif traite les virements, les prélèvements et les paiements de masse dans les six pays membres.
Toute évolution des systèmes de paiement devra donc s'articuler avec cette infrastructure existante, tout en intégrant les exigences de cybersécurité et de fiabilité des transactions, deux enjeux également abordés lors de la rencontre entre les responsables des banques centrales indienne et centrafricaine.
Cette recherche de solutions alternatives aux circuits monétaires traditionnels s'inscrit dans une réflexion déja engagée par la BEAC avec la Chine. Le 3 juillet 2026, à Yaoundé, Yvon Sana Bangui a reçu une délégation de Huawei conduite par Fernando Liu, président de la division " Banque centrale " de Huawei Digital Finance.
Le groupe chinois a présenté ses solutions technologiques destinées aux banques centrales, notamment dans les domaines du cloud et des monnaies numériques. Les discussions ont également porté sur la place du yuan dans les réserves de change de la CEMAC.
Dans son communiqué, la BEAC souligne que " la Chine étant le premier partenaire commercial de la CEMAC, l'adoption du Yuan comme monnaie de réserve offre un argument économique majeur : elle permet de supprimer les coûts de triple conversion monétaire (FCFA, EURO, USD, CNY), fluidifiant le commerce bilatéral ".
Pour comprendre cette demarche, il est important de rappeler qu'une société de la zone CEMAC qui achète une machine en Chine dispose généralement de francs CFA, tandis que son fournisseur attend un règlement en yuans. Selon les circuits bancaires mobilisés, le paiement peut entraîner plusieurs conversions successives.
À chaque opération, les écarts entre les cours d'achat et de vente des devises, auxquels s'ajoutent les commissions bancaires et les frais d'intermédiation, peuvent renchérir la transaction. La détention de réserves plus diversifiées, incluant davantage de yuans, pourrait faciliter les règlements directs dans cette monnaie et réduire certains de ces coûts, sous réserve de la disponibilité des liquidités et des mécanismes de paiement adaptés.
Une telle évolution ne signifierait pas, en elle-même, une remise en cause de l'arrimage du franc CFA à l'euro. Elle concernerait avant tout la composition des réserves de change et la capacité de la banque centrale à disposer de devises correspondant davantage aux besoins du commerce extérieur de la sous-région.
Le recours accru au yuan ou, à terme, à des mécanismes de coopération monétaire avec l'Inde pourrait ainsi compléter les dispositifs existants, sans modifier automatiquement le régime de change de la CEMAC.
Claude Paul Tjeg
Publié le 23/10/26 13:27
La Rédaction
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