L'aménagement numérique des territoires reste un défi majeur pour les pays africains. Un accès équitable aux services numériques est désormais essentiel à l'inclusion sociale, à la croissance économique et à la modernisation des administrations. Certes, la couverture mobile haut débit progresse, mais de forts écarts persistent selon les régions. Notamment en matière de qualité de service, de prix et de technologies disponibles.
Ces disparités ont été analysées lors de la 24e réunion annuelle du Fratel (Réseau francophone de la régulation des télécommunications), organisée du 28 au 30 octobre à Conakry, en République de Guinée. Autorités publiques, experts et régulateurs y ont examiné les écarts persistants entre les grandes villes et les zones rurales ou isolées.
Selon Carmen Prado-Wagner, responsable principale de programme au Bureau de développement des télécommunications de l'UIT-D, 2,2 milliards de personnes restent hors ligne en 2025. La quasi-totalité vit dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. Plus préoccupant encore, dans les zones rurales de ces pays, seulement 14% de la population utilise Internet. Ce taux représente à peine le tiers de celui observé en milieu urbain.
Des coûts élevés
Des raisons économiques et structurelles expliquent cette fracture numérique. Pour les opérateurs privés, le modèle fondé uniquement sur la rentabilité commerciale atteint rapidement ses limites dans les zones peu peuplées ou à faible pouvoir d'achat. Si la construction de réseaux y demande des investissements très lourds, ces dépenses sont souvent difficiles à amortir sur le marché classique.
À ce sujet, Stéphane Lelux, président de Tactis, a détaillé la structure des coûts du secteur. Il a rappelé que les infrastructures passives - génie civil, pylônes, fourreaux et câbles en fibre optique - représentent plus de 60 % à 70 % des investissements les plus durables, sur une période de 25 à 40 ans.
Par ailleurs, le coût d'investissement par abonné est 5 à 10 fois plus élevé pour un réseau fixe filaire que pour un réseau mobile. Cette réalité justifie donc une distinction claire entre les zones denses, où la concurrence peut fonctionner, et les zones rurales, qui nécessitent un partage d'infrastructures ou un soutien public direct.
En conséquence, le manque de réseaux fiables freine la numérisation des services publics essentiels, limite l'accès des jeunes à l'éducation numérique et isole de nombreux établissements de santé.
La Guinée montre la voie
Face à ces enjeux, les recommandations issues de la réunion du Fratel appellent à une forte volonté politique. Celle-ci doit reposer sur une planification rigoureuse, la souveraineté numérique et des modèles de financement innovants. L'expérience de la Guinée illustre concrètement cette approche.
Grâce au Programme national Simandou 2040 et au schéma directeur d'aménagement numérique, le pays souhaite désenclaver tout son territoire le long des nouveaux corridors économiques. Une ambition réaffirmée par Niakoye Bolamou, directeur national adjoint des télécommunications au ministère de la Communication, de l'Économie numérique et de l'Innovation de Guinée.
Selon lui, le numérique constitue désormais le socle de la souveraineté nationale et un levier essentiel de l'aménagement du territoire.
Pour compléter son réseau national, la Guinée mène plusieurs projets ambitieux. Elle prévoit notamment de porter la première boucle de son réseau dorsal à 400 gigabits par seconde. Elle vise également à étendre la fibre optique de 4 350 km actuels à 10 000 km d'ici 2030, afin de mieux traiter la question du dernier kilomètre.
De plus, le pays cible 857 localités rurales prioritaires. La création d'un guichet unique de mutualisation devrait aussi réduire de 30 % à 40 % les coûts d'investissement et d'exploitation des opérateurs dans les zones non couvertes.
Une régulation plus exigeante
Au-delà des investissements matériels, la réussite de ces politiques dépend d'une modernisation des règles. La couverture théorique ne suffisant plus, il faut désormais mesurer l'accès réel des usagers à des services de qualité. Aussi, Éric Veve, avocat fondateur du cabinet Éric Veve & Associés, a-t-il insisté sur la nécessité de passer d'une obligation de déploiement à une obligation réellement contrôlable.
Selon lui, les cahiers des charges des licences doivent abandonner les pourcentages nationaux trop vagues. Ils devraient plutôt fixer des trajectoires pluriannuelles, avec des jalons annuels vérifiables et des contrôles stricts du raccordement réel des logements et des entreprises.
Il recommande également des mécanismes de transition pragmatiques, tels que le modèle " pay or play " ou la transformation des sanctions financières en obligations concrètes de déploiement dans les zones blanches.
Parallèlement, la réorientation des fonds de service universel vers le cofinancement de projets ciblés, et l'encouragement des contrats de partenariat public-privé, garantiraient que les ressources publiques viennent uniquement soutenir les zones déficitaires sans se substituer aux investissements commerciaux déjà programmés.
Anselme Akéko
Publié le 02/11/26 11:04
La Rédaction
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