L'Afrique subsaharienne sortait à peine d'une décennie de croissance heurtée qu'elle retrouvait, en 2025, un rythme inédit. ‘'Cela faisait plus de 10 ans que l'activité économique ne s'était pas développée aussi vite'', constate le Fonds monétaire international (FMI) dans l'édition d'avril 2026 de son rapport sur les Perspectives économiques régionales, publié le 16 avril dernier.
La croissance régionale a ainsi atteint 4,5%, contre 4,2% en 2024, dépassant les projections d'octobre, portée notamment par le redressement de locomotives comme l'Éthiopie et le Nigeria.
Mais ce rebond solide se heurte désormais à un choc externe majeur. La guerre au Moyen-Orient, en ravivant les tensions énergétiques mondiales, menace directement les équilibres macroéconomiques de la région.
Une année 2025 exceptionnelle, tirée par des fondamentaux assainis
Le diagnostic du FMI est sans ambiguïté : la reprise de 2025 est à la fois large et robuste. Plus de 10 pays ont enregistré une croissance supérieure à 6%, tandis que des économies comme le Bénin, la Côte d'Ivoire, l'Ouganda ou le Rwanda figurent parmi les plus dynamiques au monde.
Sur le front des prix, l'amélioration est tout aussi notable. L'inflation médiane est retombée à 3,4% fin 2025, contre 4,8% un an plus tôt. Cette décrue s'explique par la baisse des cours mondiaux des denrées alimentaires et du pétrole, la stabilisation des taux de change et le maintien de politiques monétaires restrictives. Le nombre de pays en situation d'inflation à deux chiffres a reculé de manière significative.
Les finances publiques se sont également redressées. Le déficit budgétaire médian a été ramené de 3,4% du PIB en 2024 à 3% en 2025, permettant une réduction de l'endettement public médian de 57,2% à 53,1% du PIB. Parallèlement, des avancées notables ont été enregistrées dans la restructuration de la dette en Ghana, en Zambie et en Éthiopie.
Les comptes extérieurs ont suivi la même trajectoire. Le déficit courant médian s'est réduit de 4,2% à 3,8% du PIB, soutenu par la vigueur des exportations, le niveau élevé des prix des matières premières et le dynamisme des transferts de fonds, notamment vers l'Éthiopie et le Nigeria.
Des réformes structurelles qui commencent à produire des effets
Derrière ces performances se dessine une transformation plus profonde. ‘'Les réformes et les initiatives de stabilisation macroéconomique […] ont créé les conditions d'un regain de croissance et d'un recul de l'inflation'', souligne le FMI.
Plusieurs leviers ont été actionnés : réalignement des taux de change en Éthiopie et au Nigeria, réduction des subventions aux carburants en Angola, amélioration des cadres monétaires en Afrique du Sud, ou encore renforcement de la mobilisation des recettes fiscales.
Ces efforts ont contribué à restaurer la confiance des investisseurs. Les émissions d'eurobonds ont atteint 14 milliards de dollars en 2025, auxquelles s'ajoutent déjà 5,5 milliards de dollars sur les deux premiers mois de 2026. Dans ce contexte, plusieurs pays ont vu leurs notations souveraines relevées, et les monnaies locales se sont appréciées face au dollar.
Le choc de la guerre au Moyen-Orient, un basculement brutal
Cet équilibre est désormais fragilisé. ‘'Un nouveau choc d'offre a frappé la région'', alerte l'institution financière. La flambée des prix du pétrole et du gaz réduit les volumes disponibles et renchérit les importations énergétiques.
Dans des pays comme le Kenya, le Malawi ou la Sierra Leone, les pénuries de combustibles perturbent la production d'électricité, les transports et les activités industrielles. Dans d'autres, comme le Mali ou le Zimbabwe, la hausse des prix à la pompe alimente les tensions sociales.
Le choc ne se limite pas à l'énergie. Les prix des engrais augmentent fortement, menaçant la production agricole et accentuant les risques d'inflation alimentaire. Les perturbations du transport maritime renchérissent les coûts logistiques, tandis que le tourisme recule dans des pays comme le Rwanda et les Seychelles.
Une croissance revue à la baisse, une inflation en rebond
Les conséquences macroéconomiques sont immédiates. La croissance régionale est désormais attendue à 4,3% en 2026, soit 0,3 point de moins que les projections de janvier. L'inflation médiane remonterait à 5% d'ici fin 2026.
Cette moyenne masque des divergences marquées. Les pays exportateurs de pétrole bénéficient de la hausse des cours, avec une amélioration attendue de leur solde courant d'environ 1,1 point de PIB. En revanche, les pays pauvres en ressources naturelles voient leur déficit courant se creuser de 1,4 point de PIB.
Dans un scénario adverse, le diagnostic devient plus sévère : ‘'les pays importateurs de pétrole seraient frappés de plein fouet'', avec une perte de croissance pouvant atteindre 1,5 point en 2026 et 2,8 points en 2027. À l'échelle régionale, l'inflation pourrait augmenter de 2,4 points en 2026 et de 3,8 points en 2027.
Des finances publiques sous tension croissante
Les États se retrouvent en première ligne. Les déficits budgétaires devraient remonter à 3,2% du PIB en 2026. Dans les pays exportateurs de pétrole, ils pourraient se creuser d'environ 1 point de PIB sous l'effet de dépenses accrues, tandis que les pays non pétroliers voient leurs marges se réduire.
Un facteur de risque majeur réside dans la gestion des prix des carburants. Dans plusieurs économies, dont la Côte d'Ivoire, le Sénégal et le Togo, les prix restent administrés. ‘'Cela permet d'amortir l'inflation à court terme mais accroît la charge des subventions'', souligne le FMI, au prix d'un alourdissement des besoins de financement.
Un environnement financier plus incertain
Le choc géopolitique affecte également les conditions de financement. Le durcissement des conditions financières mondiales entraîne une hausse des primes de risque et des rendements souverains, en particulier pour les pays importateurs de pétrole.
Or, la région reste fortement exposée. Plus d'un tiers des pays présentent un risque élevé de surendettement, et dans 21 pays, les déficits budgétaires dépassent le niveau stabilisateur de la dette. La charge d'intérêt absorbe une part croissante des recettes publiques, au détriment des dépenses de développement.
Dans l'UEMOA, la dette publique représente déjà 43% des actifs bancaires, illustrant une interdépendance croissante entre États et systèmes financiers, avec un risque de contagion en cas de crise.
Une trajectoire de long terme toujours fragile
Au-delà du choc immédiat, les perspectives structurelles restent préoccupantes. La croissance du PIB par habitant ne devrait atteindre que 2,3% à moyen terme, contre 3,6% dans les autres économies émergentes.
‘'Les niveaux de vie devraient progresser beaucoup plus lentement'', avertit le FMI. Dans les pays riches en ressources naturelles, cette croissance tombe même à 1,8%, révélant les limites d'un modèle encore peu inclusif.
À ces fragilités s'ajoutent des risques climatiques et alimentaires majeurs. Une hausse de 20% des prix alimentaires pourrait accroître la malnutrition infantile jusqu'à 47% dans les pays les plus touchés, tandis que 2 millions d'enfants supplémentaires pourraient basculer dans la malnutrition aiguë.
Une reprise suspendue à l'évolution du conflit
Dans son scénario central, le FMI anticipe un choc temporaire, avec un rebond de la croissance à 4,4% en 2027 et un recul de l'inflation à 3,9%. Mais cette trajectoire reste conditionnée à une accalmie rapide des tensions géopolitiques.
À défaut, l'Afrique subsaharienne pourrait voir son récent redressement compromis. Après une année 2025 exceptionnelle, la région entre dans une zone de turbulences où la guerre au Moyen-Orient agit comme un révélateur brutal de ses vulnérabilités.
La séquence actuelle rappelle une réalité persistante : malgré les progrès accomplis, la croissance africaine demeure étroitement dépendante des chocs externes. Une dépendance qui, aujourd'hui encore, en fixe les limites.
Publié le 21/04/26 10:42
Dr Ange Ponou
SN
CEMAC