Tiémoko Meyliet KONE : ‘’Notre Banque centrale est reconnue comme une institution moderne, efficace et crédible à l’échelle internationale ’’

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Tiémoko Meyliet KONE, Gouverneur de la BCEAO (2011-2021) et Vice-Président de la Côte d'Ivoire :

Aujourd'hui, notre Banque centrale est reconnue comme une institution moderne, efficace et crédible à l'échelle internationale et régionale

 

C'est sans doute la dernière interview accordée à un média par Tiémoko Meyliet KONE en tant que gouverneur de la BCEAO. Prévu de longue date et réalisé début avril 2022 pour ce numéro, bien avant sa nomination en qualité de Vice-président de la Côte d'Ivoire, cet entretien a permis à cet économiste très respecté d'échanger sur le parcours de l'institution d'émission monétaire qui célèbre cette année son 60ème anniversaire. En fonction depuis 1975, il fait partie de la seconde génération d'Africains qui a pris en main la destinée d'une institution qui aura contribué à aider les économies de l'UEMOA à faire face à de nombreux défis, de la crise des années 1980 à la crise sanitaire de la Covid-19 et les tensions à l'Est de l'Europe, en passant par le tournant de la dévaluation du Franc CFA.

Tiémoko Meyliet KONE avait en outre entamé les réflexions sur l'avenir de la banque centrale qui doit nécessairement tenir compte des évolutions de son temps avec les problématiques du changement climatique, de la digitalisation des économies et de l'émergence des crypto-monnaies. De vastes chantiers qu'il partage ici et qu'il laisse en héritage à la relève. Interview.

 

En 60 ans, la BCEAO a fait du chemin, réussissant à construire une zone de stabilité monétaire. Quels ont été les faits marquants de ces 6 dernières décennies ?

Parmi la multitude de moments forts qui ont jalonné l'histoire de la BCEAO au cours des dernières décennies, quatre me paraissent particulièrement marquants.

Tout d'abord, il y a bien évidemment la création de l'UMOA et de la BCEAO en 1962 par des pays nouvellement indépendants qui voulaient se doter d'une monnaie stable et convertible, en vue de favoriser le développement de leurs économies, attirer les investisseurs et préserver le pouvoir d'achat de leurs populations à travers une certaine stabilité monétaire. Pour donner corps à cette vision, les pères fondateurs ont décidé de se mettre ensemble, dans un élan de solidarité, en créant l'Union Monétaire Ouest Africaine.

Le deuxième fait marquant a été la première réforme institutionnelle de l'UMOA et de la BCEAO qui s'est traduite en 1973 par la signature d'un nouveau traité. C'était une réforme de souveraineté. Après une décennie de fonctionnement, les pays de l'UMOA ont voulu se réapproprier leur banque centrale et lui donner les moyens de mettre en œuvre une politique monétaire plus favorable au développement de leurs économies. C'est ainsi que le siège de la BCEAO a été transféré du 29 de la rue du Colisée à Paris vers un des pays de l'Union, et Dakar a été choisie pour l'abriter. Un signal fort qui matérialisait alors une étape importante de l'histoire de la Banque. 

Dans la même dynamique voulue par la réforme de 1973, le personnel a été africanisé, un nouveau gouverneur ressortissant de l'Union a été nommé. Il s'agissait de Monsieur Abdoulaye FADIGA, un éminent et ambitieux visionnaire. On lui doit d'ailleurs le Centre Ouest Africain de Formation et d'Etudes Bancaires (le COFEB), qui a été créé afin de promouvoir une élite africaine de qualité, formée suivant les meilleurs standards internationaux. C'est ainsi que plusieurs générations de cadres formés au COFEB ont pu disposer des compétences attendues pour relever les nombreux défis du secteur financier et monétaire. 

(…) après plus d'une décennie de politiques d'ajustement structurel infructueuses, les pays de l'Union ont finalement décidé, en janvier 1994, de dévaluer le franc CFA de 50% …

Sur le plan de la gestion monétaire justement, la BCEAO s'est vue dotée de nouveaux instruments de politique de la monnaie et du crédit, avec l'arrivée d'Alassane OUATTARA, qui a succédé à Abdoulaye FADIGA après son décès. Ces nouvelles dispositions ont alors permis une utilisation directe de la monnaie centrale pour le financement des économies, dans un cadre administratif de régulation monétaire. Les Etats membres avaient, en effet, affiché leur volonté de mettre en place une politique d'industrialisation, qui devait s'appuyer, entre autres, sur l'utilisation d'instruments de politique monétaire mieux adaptés et susceptibles d'accroître la participation des nationaux à la gestion de l'économie.

Le troisième fait marquant est la dévaluation du franc CFA en 1994. Charles Konan BANNY, est à ce moment, gouverneur de la BCEAO. Lorsque la dévaluation survient, elle est considérée comme l'épilogue de la grave crise économique, monétaire et financière à laquelle les pays de l'Union ont été confrontés à partir du début des années 1980. La détérioration des termes de l'échange, née de l'effondrement des cours des matières premières exportées, et la hausse des taux d'intérêt internationaux se sont traduits au sein des économies de l'UMOA par de profonds déséquilibres internes et externes et une dette publique insoutenable. De plus, et après plus d'une décennie de politiques d'ajustement structurel infructueuses, les pays de l'Union ont finalement décidé, en janvier 1994, de dévaluer le franc CFA de 50%, afin de rétablir les grands équilibres macroéconomiques. Parallèlement à cette dévaluation, il a été également décidé de la création de l'Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), afin de conforter la base économique de la monnaie. Pour préparer et accompagner ces réformes, la Banque centrale avait décidé, dès 1989, de libéraliser les instruments de politique monétaire, avec un mode de régulation orienté vers les mécanismes de marché. 

Aujourd'hui, notre Banque centrale est reconnue comme une institution moderne, efficace et crédible à l'échelle internationale et régionale. 

Dans ce nouveau système, les taux d'intérêt débiteurs des banques ne sont plus déterminés administrativement, mais basés sur les règles du marché en vue de mieux préserver les équilibres internes et externes des économies.

Enfin, le quatrième fait majeur que je voudrais mentionner est la grande réforme institutionnelle intervenue en 2007. Autant la réforme de 1973 était une réforme de revendication de souveraineté, autant je pourrais qualifier celle de 2007 de réforme de maturité. Elle avait pour but de moderniser le cadre de gestion de l'UMOA et de mettre aux normes internationales l'ensemble des règles et opérations de la Banque centrale. C'est elle qui a assigné à la politique monétaire de la BCEAO, un objectif explicite et prioritaire de stabilité des prix, puis renforcé l'indépendance de ses organes dans la formulation de la politique monétaire et dans le choix des moyens nécessaires pour lui permettre de réaliser ledit objectif. Enfin, cette réforme a permis de moderniser et de mettre aux normes internationales le mode de fonctionnement, les règles et les procédures de la Banque Centrale. De vastes chantiers de modernisation ont été lancés pour faire évoluer les principales missions de la Banque Centrale, notamment la politique monétaire, la stabilité financière et la supervision bancaire, l'inclusion financière, et les systèmes de paiement.

Cette longue marche, qui a permis à la BCEAO de garantir la stabilité de notre zone et de réaliser la vision des pères fondateurs, est le fruit du leadership de dirigeants qui se sont succédés à sa tête et en son sein. Aujourd'hui, notre Banque centrale est reconnue comme une institution moderne, efficace et crédible à l'échelle internationale et régionale.

 

La dévaluation du Franc CFA a été un tournant pour la région UEMOA alors plongée dans une grave crise économique. Pouvez-vous revenir sur le contexte et les raisons d'un tel choix ?

La dévaluation du FCFA est en effet intervenue en 1994, dans un contexte particulièrement difficile pour les pays. Elle a été la dernière séquence d'une série d'ajustements des économies de l'UEMOA, adoptés à partir des années 80, afin de permettre aux pays de la Zone franc de retrouver les grands équilibres macroéconomiques. 

Après les bonnes performances des décennies 60 et 70, les économies ont effectivement connu une période moins favorable. Comme déjà indiqué, elles ont souffert de la détérioration des termes de l'échange, avec l'effondrement des cours des principales matières premières. Ensuite ces économies ont dû endurer la mise en œuvre de politiques budgétaires qui avaient provoqué des déficits publics excessifs. Enfin, l'accroissement du service de la dette n'était pas pour arranger les choses, avec la hausse brutale des taux d'intérêts internationaux qui avaient atteint des niveaux records. Ces trois situations que je viens de décrire sont certainement à l'origine des déséquilibres macroéconomiques qui avaient plongé les économies de nos pays dans une crise profonde.

Pour résorber ces déséquilibres, les Etats ont dans un premier temps, adopté des mesures d'ajustement réel telles que la réduction des dépenses et la restructuration des entreprises publiques qui n'ont malheureusement pas donné les résultats escomptés, comme je l'ai déjà indiqué précédemment. Aussi, face à la persistance des déséquilibres, l'ajustement du taux de change était donc la dernière option susceptible de rétablir la compétitivité interne et externe des économies, de réduire les déficits publics et de relancer la croissance. Cet ajustement du taux de change fut effectif le 11 janvier 1994, par une dévaluation du franc CFA de 50%, décidée par les quatorze chefs d'État et de gouvernement des zones UEMOA et CEMAC.

Avec le train de mesures d'accompagnement ayant suivi la dévaluation, le bilan de l'ajustement monétaire ainsi décidé a été globalement positif. Les économies ont renoué par la suite avec la croissance et le changement de parité n'a pas créé la spirale inflationniste tant redoutée.

 

Quel est votre regard sur l'évolution de l'agence UMOA-Titres, un organe essentiel dont vous êtes à l'origine, puisque sa création est le fruit d'une réflexion issue de la BCEAO ?

En effet, l'agence UMOA-Titres a été créée à l'initiative de la BCEAO en 2013 pour aider les Etats membres de l'UMOA à mobiliser sur les marchés financiers les ressources nécessaires pour la couverture de leurs besoins de financement, et surtout à des coûts modérés.

Après neuf ans d'existence, je me réjouis que UMOA-Titres soit devenu un acteur majeur du marché régional de la dette publique. Au-delà des opérations de structuration et d'émissions de titres publics, UMOA-Titres apporte son assistance aux Etats en matière d'élaboration de Stratégie de Gestion de la Dette à Moyen terme, d'analyse de la viabilité de la dette, de gestion active du portefeuille de dette et de la trésorerie des Etats membres.

Depuis 2013, UMOA-Titres a donc permis aux Etats membres de l'UEMOA de lever des volumes substantiels de ressources sur le marché à des conditions favorables.

 

Depuis 2013, UMOA-Titres a donc permis aux Etats membres de l'UEMOA de lever des volumes substantiels de ressources sur le marché à des conditions favorables. Le stock de la dette publique de marché est ainsi passé de 5 068,8 milliards en 2014 représentant 8% du PIB à 16 997,5 milliards en 2021, soit 17,1% du PIB. Au niveau du coût des émissions, les taux moyens pondérés des titres publics ont significativement baissé entre 2014 et 2021, passant respectivement de 5,2% à 3,1% pour les obligations du trésor et de 6,6% à 5,7% pour les bons du trésor. Enfin, la maturité des émissions s'est allongée. Ainsi, la maturité la plus élevée enregistrée sur les émissions est passée de 8 ans en 2014 à 15 ans en 2021. Ces évolutions, qui contribuent à préserver la viabilité de la dette publique des Etats membres, sont appelées à se renforcer au cours des prochaines années.

Enfin, il faut souligner que UMOA-Titres met à la disposition des acteurs du marché financier régional, acteurs internes comme externes à l'Union, une gamme d'informations utiles pour leurs prises de décisions. Globalement, depuis sa création, et ses résultats parlent d'eux-mêmes, cette agence a permis de développer sensiblement le marché financier régional.

 

En 2020, Umoa-Titres lançait les bons sociaux Covid-19 sur le marché des titres publics, une initiative qui a permis de soulager les finances publiques des Etats confrontés à une forte hausse des dépenses. Quelle est l'histoire de cet instrument qui est une vraie innovation en matière d'appui aux économies en temps de crise ?

La pandémie de la Covid-19 a entraîné une crise économique profonde au niveau mondial et nos pays n'ont pas été épargnés. Les Etats ont donc dû prendre des mesures pour, à la fois, lutter contre la pandémie et relancer les économies. Bien sûr, ces mesures nécessitaient un financement en urgence dans la mesure où elles n'étaient pas prévues dans les budgets ...

 

Retrouvez la suite de l'interview dans le dernier numéro du trimestriel Sika Finance à télécharger gratuitement via le lien ou en cliquant sur la une du magazine ci dessous.  

 

Jean Mermoz Konandi

Publié le 31/08/22 17:27

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