L'absence de partage de données en temps réel entre les banques, les opérateurs de télécommunications et les forces de l'ordre crée un angle mort dangereux dans la lutte contre la fraude financière. Selon le rapport d'évaluation des cybermenaces africaines 2026 d'Interpol, cette faille d'interopérabilité paralyse la riposte institutionnelle et constitue une vulnérabilité majeure du secteur bancaire sur le continent.
L'absence d'échange instantané d'informations permet la fuite rapide des capitaux volés. Lorsqu'une banque détecte une transaction suspecte, l'absence de protocole direct avec les télécoms empêche le blocage immédiat des validations par SMS ou des transferts mobiles. Ainsi, ce dysfonctionnement offre un terrain propice aux criminels, pour qui la création de faux profils, l'ouverture de comptes de couverture, l'obtention de prêts mobiles et l'enregistrement de cartes SIM sous de faux noms ne sont que des conséquences opérationnelles directes de cet aveuglement collectif.
Bien que l'enquête ne chiffre pas isolément cet angle mort, elle évalue les pertes financières directes dues à la cybercriminalité à 484 millions USD en 2025, contre 192 millions en 2024, soit une hausse de 152 %. Ce bond s'inscrit dans un contexte d'accélération numérique portée par 1,1 milliard d'abonnés mobiles, où la criminalité est désormais un écosystème industrialisé, transnational et hautement rentable.
Ingénierie sociale et IA
Au premier rang des menaces professionnelles figure la compromission de la messagerie d'entreprise (BEC), qui représente 10 % des cas signalés en 2025. Les réseaux basés en Afrique ciblent désormais des entités jusqu'en Europe et en Amérique du Nord.
L'intelligence artificielle générative est liée à 55 % des cybercrimes signalés. Interpol explique que l'IA permet de générer des courriels piégés d'une grande précision pour tromper les services comptables. Combinée à de vraies données dérobées, elle sert aussi à fabriquer des identités synthétiques capables de contourner la vérification biométrique.
Par ailleurs, l'extorsion sexuelle et le cyberharcèlement représentent 14 % des attaques. Reposant sur des deepfakes, ces méthodes ciblent cadres et employés pour extorquer des fonds ou compromettre les réseaux d'entreprises. TrendAI a enregistré 600 000 détections de ce type en 2025.
Panorama des menaces et failles d'infrastructures
Selon les données recueillies auprès de 36 pays africains, les escroqueries en ligne et le phishing dominent le paysage (17 %). L'usurpation d'identité et la fraude financière atteignent 14 %. Les fuites de données constituent 11 % des cas et forment la colonne vertébrale des cyberattaques en alimentant les autres filières.
Le reste des infractions comprend les ransomwares et chevaux de Troie bancaires (7 %), le ciblage d'infrastructures critiques (6 %), les marchés illicites (5 %), les attaques DDoS (4 %), le cryptojacking (4 %) et divers autres cybercrimes (8 %).
Shadowserver a identifié plus de 6 000 vulnérabilités exploitables (principalement en Afrique du Sud, au Kenya et au Nigeria), dues à des équipements obsolètes ou mal configurés. Parallèlement, 72 % des pays signalent la présence de centres d'escroquerie à grande échelle, tandis que les détections de TrendAI sont dominées par les virus (55,9 %), les chevaux de Troie (15,6 %) et le TrojanSpy (14,2 %).
Riposte collective
Face à l'automatisation des attaques, Neal Jetton, directeur de l'unité cybercriminalité d'Interpol, rappelle l'urgence d'une riposte collective. Si l'IA accélère les offensives, l'action interétatique démontre son efficacité : en 2025, quatre opérations majeures (Serengeti 2.0, Contender 3.0, Sentinel et Red Card 2.0) ont conduit à plus de 1 500 arrestations et permis de récupérer 100 millions de dollars.
En parallèle, 17 pays ont adapté leur législation, à l'instar du Sénégal et de sa plateforme de signalement en ligne. Pour pérenniser ces avancées, Interpol préconise de renforcer l'analyse forensique, de former les forces de l'ordre à l'IA et d'établir des partenariats public-privé formels afin d'éliminer définitivement l'angle mort informationnel entre banques, télécoms et autorités.
Anselme Akéko
Publié le 04/08/26 15:50
La Rédaction
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