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Afrique : La CEA alerte sur les lacunes statistiques qui fragilisent les politiques de développement

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L'Afrique souffre moins d'un déficit de richesse que d'un déficit de mesure. C'est le constat saisissant dressé par une récente note statistique de la Commission économique pour l'Afrique (CEA), qui met en lumière les profondes divergences entre les principaux indicateurs utilisés pour évaluer le bien-être des populations africaines.

L'exemple le plus marquant est celui de la Guinée, où l'écart entre le taux de pauvreté monétaire et celui issu de l'Indice de pauvreté multidimensionnelle (IPM) atteint 54,5 points de pourcentage. Un chiffre qui montre à quel point le diagnostic social d'un même pays peut varier selon l'outil statistique retenu.

‘'Même pays. Même population. Diagnostic différent''. Derrière cette réalité se cache une question cruciale pour les décideurs publics : comment élaborer des politiques efficaces lorsque les instruments de mesure racontent des histoires parfois contradictoires ?

6 indicateurs, 6 lectures du développement

La CEA rappelle que les principaux outils de mesure du bien-être poursuivent des objectifs distincts. La pauvreté monétaire évalue la capacité à vivre avec moins de 3 dollars par jour. Ce seuil, soit dit en passant, a été révisé en 2025. Auparavant, il était de 2,15 dollars, et encore avant, de 1,90 dollar. L'IPM analyse simultanément les privations en matière de santé, d'éducation et de conditions de vie. L'Indice de développement humain mesure quant à lui les progrès en matière de longévité, d'éducation et de niveau de vie.

À ces indicateurs s'ajoutent le revenu par habitant et l'indice du bonheur, qui apportent chacun une lecture spécifique de la réalité sociale. Le problème n'est donc pas l'existence de plusieurs indicateurs, mais leur utilisation comme s'ils étaient interchangeables.

‘'Ces mesures ne se contentent pas de raconter des histoires différentes ; elles racontent parfois des histoires opposées'', souligne la note.

Des données parfois vieilles de plus d'une décennie

L'autre faiblesse majeure réside dans la qualité et l'actualité des données disponibles. En Algérie et en République du Congo, les dernières données de pauvreté monétaire remontent à 2011. La Libye, l'Érythrée et la Somalie ne disposent même d'aucune donnée couvrant la période 1980-2024.

Dans le même temps, plusieurs pays africains fondent encore leurs estimations multidimensionnelles sur des enquêtes réalisées en 2018. Or, l'intervalle moyen entre deux enquêtes sur la pauvreté est de 6 ans sur le continent.

Une situation préoccupante à l'heure où les crises sanitaires, géopolitiques et économiques transforment rapidement les réalités sociales. ‘'On ne peut pas concevoir une politique de développement à l'horizon 2026 à partir de chiffres de 2011'', avertit la CEA.

Un enjeu de gouvernance plus que de statistique

Au-delà des questions méthodologiques, la note pointe une dépendance persistante envers des indicateurs conçus et interprétés par des institutions extérieures. Banque mondiale, PNUD ou encore Oxford Poverty and Human Development Initiative jouent un rôle central dans la production de nombreuses données de référence.

La CEA plaide ainsi pour un renforcement des capacités des instituts nationaux de statistique africains afin qu'ils puissent non seulement collecter des données plus fréquentes et plus fiables, mais également les interpréter selon les priorités propres au continent.

L'institution appelle également à exploiter de nouvelles sources d'information, telles que l'imagerie satellitaire, les données de téléphonie mobile ou les registres administratifs, afin de compléter les enquêtes traditionnelles auprès des ménages.

Au fond, le débat dépasse largement le cadre statistique. Pour la CEA, ‘'ce n'est pas un problème de données. C'est un problème de gouvernance déguisé en problème de données''. Une conclusion qui rappelle qu'une mesure imparfaite du bien-être peut conduire à des politiques publiques mal ciblées et, in fine, à une allocation inefficace des ressources destinées à améliorer la vie de plus de 1,6 milliard d'Africains.

Publié le 18/06/26 10:16

Dr Ange Ponou

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