La Côte d'Ivoire a confirmé en 2024 son statut de locomotive économique régionale, mais la soutenabilité de son modèle de croissance dépend désormais de sa capacité à mieux mobiliser et valoriser ses différents gisements de capital.
Selon le Rapport pays 2025 de la Banque africaine de développement (BAD), le PIB réel a progressé de 6,1% en 2024, après 6,5% en 2023, dans un contexte de reflux de l'inflation, passée de 4,4% à 3,5%, et d'amélioration du déficit budgétaire, ramené de 5,2% à 4% du PIB. Les perspectives restent bien orientées, avec une croissance moyenne attendue de 6,3% sur la période 2025-2026, portée par l'investissement privé, la consommation intérieure et l'entrée en régime de croisière de projets structurants, notamment dans les hydrocarbures.
Cette résilience macroéconomique s'appuie sur une dynamique sectorielle diversifiée. Côté offre, la hausse de la production cacaoyère, le renforcement de l'exploitation du champ pétrolier Baleine et la bonne tenue des activités de commerce, de transport et de télécommunications ont soutenu l'activité. Côté demande, la consommation et l'investissement privés demeurent les principaux moteurs. Le secteur financier affiche, lui aussi, une solidité relative, avec une progression de 11,5% des créances à l'économie entre 2023 et 2024, un ratio de solvabilité de 13,8%, supérieur à la norme UEMOA, et un taux de prêts non performants contenu autour de 7%.
Sur le front extérieur, le déficit courant s'est nettement résorbé, passant de -8,3% à -4,2% du PIB, grâce à la forte progression des exportations de café, de cacao transformé, de pétrole brut et d'or non monétaire, tandis que les IDE ont bondi de 65% en un an.
Derrière cette trajectoire favorable, le rapport de la BAD met toutefois en lumière un enjeu central : la Côte d'Ivoire dispose d'un capital abondant, mais encore imparfaitement exploité. Le déficit annuel de financement nécessaire pour accélérer la transformation structurelle est estimé à 3,2 milliards de dollars, soit 3,5% du PIB, dans la perspective des Objectifs de développement durable à l'horizon 2030.
L'espace budgétaire demeure restreint par une pression fiscale limitée à 13,8% du PIB, bien en deçà de la norme communautaire de 20%, malgré les progrès enregistrés depuis 2022. La structure des recettes reste dominée par les impôts directs et les taxes à l'importation, tandis que le poids du secteur informel continue de restreindre l'élargissement de l'assiette fiscale.
Le potentiel du capital naturel illustre également cette sous-valorisation. Premier producteur mondial de cacao, la Côte d'Ivoire a vu les revenus du couple café-cacao progresser de 35% entre 2023 et 2024, à 734 milliards FCFA, et les recettes pétrolières et gazières atteindre 250 milliards FCFA. Pourtant, la valeur globale de son capital naturel a reculé de 5% entre 1995 et 2020, et le capital naturel par habitant a chuté de près de 49%, sous l'effet de la déforestation et de l'exploitation insuffisamment encadrée des ressources. L'absence d'un système de comptabilité environnementale limite encore la capacité du pays à transformer ces actifs en leviers durables de financement et de croissance.
Le constat est similaire pour le capital humain et entrepreneurial. Malgré une amélioration de l'Indice de développement humain, passé à 0,582 en 2023, et une hausse de l'espérance de vie à 61,9 ans, l'indice de capital humain demeure faible (0,38), traduisant une inadéquation persistante entre formation et besoins du marché du travail. Le tissu entrepreneurial, dominé à 95% par des PME, souffre encore d'un accès limité au financement long et d'un marché financier peu profond, la capitalisation boursière ne représentant qu'environ 12% du PIB. Dans ce contexte, la BAD plaide pour une accélération des réformes de gouvernance, la formalisation de l'économie informelle, la montée en puissance des instruments financiers innovants et une meilleure articulation entre capital public, privé et naturel.
Dr Ange Ponou
Publié le 05/01/26 17:46