Le spectre d'une dévaluation du franc CFA refait surface en Afrique centrale. Dans une analyse qui ravive l'un des débats monétaires les plus sensibles du continent, Citigroup estime que les pays de la CEMAC devraient envisager un ajustement de leur monnaie afin de restaurer les équilibres macroéconomiques et relancer une croissance jugée insuffisante.
Pour David Cowan, économiste en chef de Citi pour l'Afrique, cité par Bloomberg, la question n'est plus théorique. ‘'Une dévaluation est désormais au cœur de l'histoire économique actuelle de la CEMAC'', écrit-il dans une note qui suscite déjà de vives réactions dans les cercles financiers africains.
L'analyste considère qu'un réajustement du taux de change pourrait permettre à la fois de soutenir la compétitivité des économies régionales, d'enrayer l'érosion des réserves de change et de desserrer l'étau de l'endettement public.
Une union monétaire fragilisée par le ralentissement économique
La Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) regroupe 6 pays : le Cameroun, le Gabon, la République du Congo, la Guinée équatoriale, le Tchad et la République centrafricaine. Tous utilisent le franc CFA d'Afrique centrale, une monnaie arrimée à l'euro à un taux fixe d'environ 655,96 FCFA pour un euro.
Or, selon Citi, les fondamentaux économiques de la région se détériorent progressivement. Les réserves en devises de la banque centrale régionale auraient chuté de 12,5% en 2025, ravivant les interrogations sur la soutenabilité du régime de change actuel.
La croissance régionale apparaît également en perte de vitesse. D'après les données du Fonds monétaire international, l'économie de la CEMAC n'a progressé en moyenne que de 2,8% au cours des 5 dernières années, contre 4,2% pour l'ensemble de l'Afrique subsaharienne.
Pour David Cowan, ‘'la véritable solution aux problèmes de faible croissance et de niveaux d'endettement persistants des États membres de la CEMAC passe par une dévaluation de la monnaie suivie d'une restructuration de la dette''.
La dette publique devient un facteur de vulnérabilité majeur
Au-delà du ralentissement économique, Citi pointe l'alourdissement des finances publiques dans plusieurs pays de la sous-région. La dette moyenne de la CEMAC représente environ 53% du produit intérieur brut.
Mais certaines économies affichent des déséquilibres beaucoup plus prononcés. Le Gabon présente un ratio d'endettement avoisinant 72% du PIB, tandis que celui de la République du Congo atteint près de 98%, selon les chiffres du FMI.
Ces tensions budgétaires fragilisent davantage une région fortement dépendante des hydrocarbures. Certes, la hausse des prix de l'énergie offre un répit temporaire à plusieurs États exportateurs de pétrole de la zone. Mais cette amélioration conjoncturelle ne suffit pas à dissiper les inquiétudes structurelles liées à la compétitivité, à la diversification économique et à la solidité des réserves extérieures.
Le traumatisme de 1994 continue de hanter les décideurs
Le dernier précédent de dévaluation du franc CFA remonte à 1994, lorsque la monnaie avait perdu la moitié de sa valeur face au franc français. Cet épisode avait provoqué une flambée de l'inflation et une forte dégradation du pouvoir d'achat des populations, laissant un souvenir encore profondément ancré dans les opinions publiques et les sphères politiques.
Aujourd'hui encore, l'idée d'une nouvelle dévaluation demeure politiquement explosive. Plusieurs gouvernements de la zone ainsi que de nombreux responsables monétaires s'y opposent fermement.
Depuis le début de l'année, les États membres ont d'ailleurs multiplié les initiatives visant à défendre la parité actuelle et à reconstituer les réserves de change. En parallèle, certains pays, dont le Cameroun, le Congo et le Gabon, négocient de nouveaux programmes d'appui avec le FMI.
Un débat monétaire appelé à s'intensifier
Pour Citi, les ajustements budgétaires et les soutiens financiers internationaux ne suffiront pas à eux seuls à stabiliser durablement la situation.
David Cowan avertit que les déséquilibres actuels obligeront tôt ou tard les autorités à rouvrir le débat sur l'ancrage du franc CFA à l'euro et sur la viabilité du régime de change fixe.
‘'Sans cela, les interrogations plus larges sur la soutenabilité du système actuel de parité risquent de ne pas disparaître silencieusement'', prévient l'économiste.
Publié le 11/05/26 11:27
La Rédaction
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