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Comment les Émirats arabes unis se distinguent dans le paysage financier africain

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Au cours de la dernière décennie, les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) se sont imposés parmi les investisseurs en Afrique connaissant la plus forte croissance. Entre 2012 et 2025, les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et le Qatar ont investi collectivement plus de 179 milliards de dollars sur le continent, dans des secteurs allant des ports et de la logistique aux énergies renouvelables, aux mines, à l'agriculture et aux infrastructures industrielles. Ces investissements soutiennent les stratégies de diversification économique des pays du Golfe tout en renforçant leur influence géopolitique au-delà du Moyen-Orient.

Pourtant, malgré des objectifs globalement similaires, les trois principales puissances du Golfe n'ont pas adopté le même modèle d'investissement en Afrique. De plus en plus, les Émirats arabes unis semblent se distinguer non seulement par l'ampleur des capitaux déployés, mais aussi par la typologie de marchés dans lesquels ils sont prêts à investir et par le niveau de risque politique et opérationnel qu'ils sont disposés à assumer.

L'Arabie saoudite et le Qatar restent largement concentrés sur les marchés à faible risque

L'Arabie saoudite et le Qatar ont progressivement élargi leurs portefeuilles africains, mais tous deux ont adopté des stratégies prudentes, concentrant principalement leurs investissements dans des économies politiquement stables offrant des environnements réglementaires prévisibles.

L'empreinte saoudienne reste notamment ancrée en Égypte, où les investissements cumulés dépassaient 25 milliards de dollars à la fin de 2025. Riyad a parallèlement développé ses activités dans les énergies renouvelables au Maroc à travers ACWA Power et renforcé sa présence industrielle en Afrique du Sud à la suite de l'acquisition de Barloworld par Zahid Group en janvier.

Le Qatar a suivi une trajectoire similaire, avec notamment des investissements dans les énergies renouvelables au Maroc, ainsi que des projets d'infrastructure emblématiques tels que l'aéroport international de Bugesera au Rwanda, d'un montant de 2 milliards de dollars.

Cette approche confirme sa préférence pour les pays combinant stabilité macroéconomique et conditions d'investissement favorables. Plutôt que d'éviter complètement les marchés africains dits ‘'frontières'', l'Arabie saoudite et le Qatar privilégient généralement les pays où l'incertitude politique demeure relativement limitée.

Les Émirats arabes unis intègrent progressivement le risque politique à leur modèle d'investissement

Les Émirats arabes unis quant à eux, disposent également d'une présence importante dans les principales économies africaines, notamment en Égypte, au Maroc, en Afrique du Sud, au Kenya, au Nigeria et en Angola. Mais leur stratégie d'investissement s'étend de plus en plus au-delà des destinations traditionnelles.

Contrairement à de nombreux investisseurs internationaux, les institutions émiriennes ont démontré à plusieurs reprises leur volonté d'engager des capitaux dans des environnements politiquement fragiles ou confrontés à des enjeux sécuritaires. Plutôt que de considérer l'instabilité comme un facteur dissuasif, Abu Dhabi semble de plus en plus disposé à accepter des risques opérationnels plus élevés lorsqu'il identifie des opportunités stratégiques à long terme.

Le Tchad illustre cette approche. Après la prise de pouvoir militaire de 2021, les Émirats arabes unis se sont rapidement positionnés parmi les principaux partenaires de développement de N'Djamena. Fin 2025, Abu Dhabi s'est engagé à hauteur de 6,2 milliards de dollars en soutien au programme national de développement du Tchad, tandis que Global South Utilities Power, basée aux Émirats, a accepté de développer une centrale solaire de 350 millions de dollars. La connectivité des transports est devenue un autre pilier de cette relation, Etihad Rail ayant lancé des études de faisabilité pour une liaison ferroviaire reliant le Tchad à Douala, au Cameroun.

Une approche comparable est visible au Burkina Faso où, malgré l'insécurité persistante et le régime militaire en place depuis 2022, le producteur indépendant d'électricité Mark Cables, basé à Dubaï, a achevé une centrale thermique de 213 millions de dollars, qui devrait améliorer significativement la production d'électricité dans un pays où l'accès au réseau reste parmi les plus faibles d'Afrique de l'Ouest.

Ailleurs, la République centrafricaine constitue un autre exemple d'engagement émirien durable malgré des décennies de conflit. La signature en 2025 d'un Accord de partenariat économique global, les investissements dans les énergies renouvelables autour de Bangui et les projets de construction d'un nouvel aéroport international témoignent collectivement d'un engagement commercial de long terme que relativement peu d'investisseurs internationaux ont été prêts à prendre.

Madagascar illustre également l'ampleur de cette approche, avec le financement par le Fonds d'Abou Dhabi pour le développement d'infrastructures de transport stratégiques, malgré une incertitude politique persistante, marquée par le coup d'État de 2025.

Pris individuellement, ces projets restent modestes par rapport aux investissements réalisés en Égypte, au Maroc et en Afrique du Sud. Collectivement, ils témoignent néanmoins d'une philosophie d'investissement délibérée, caractérisée par une tolérance au risque politique supérieure à celle généralement affichée par les autres investisseurs du Golfe.

Les infrastructures sont devenues le principal instrument géopolitique des Émirats arabes unis

Une autre caractéristique distinctive de cette approche émirienne semble résider dans la nature des actifs privilégiés.

Alors que de nombreux investisseurs étrangers continuent de se concentrer principalement sur les industries extractives, les Émirats arabes unis se tournent de plus en plus vers des infrastructures stratégiques capables de transformer la connectivité régionale. Les ports, les corridors logistiques, les aéroports, la production d'électricité et les infrastructures de transport occupent une place centrale dans la stratégie d'Abu Dhabi en Afrique.

Cette approche traduit une ambition qui dépasse les seuls rendements commerciaux. En investissant dans des infrastructures critiques, les Émirats renforcent les routes commerciales reliant l'Afrique aux plateformes logistiques du Golfe, tout en positionnant les entreprises émiriennes comme des partenaires incontournables à long terme dans les stratégies nationales de développement.

Ce modèle intégré, qui combine financement souverain, investissement privé et acteurs commerciaux soutenus par l'État, est devenu l'une des caractéristiques définissant l'engagement des Émirats arabes unis sur le continent.

Une stratégie qui gagne en importance à mesure que les capitaux internationaux se raréfient

Le contexte dans lequel cette stratégie se déploie revêt une importance croissante.

L'accès de l'Afrique aux financements extérieurs s'est nettement dégradé ces dernières années. Les investissements directs étrangers sont passés d'environ 96 milliards de dollars en 2024 à 59 milliards de dollars en 2025 ; l'aide publique au développement continue de diminuer ; et les prêts chinois destinés aux infrastructures ont fortement ralenti, les grandes économies se concentrant davantage sur leurs priorités nationales. Parallèlement, les incertitudes entourant l'évolution future des relations commerciales avec les États-Unis exercent une pression supplémentaire sur les gouvernements africains à la recherche de capitaux extérieurs.

Dans ce contexte, les financements du Golfe, et en particulier les financements émiratis, prennent une importance croissante pour les pays qui peinent à mobiliser des investissements de long terme. Pour les États africains de taille plus modeste ou politiquement fragiles, la volonté d'Abu Dhabi de financer des projets d'infrastructure que de nombreuses institutions occidentales ou investisseurs commerciaux considéreraient comme trop risqués constitue une source alternative de capitaux de plus en plus précieuse.

Des rendements élevés qui s'accompagnent toujours de risques opérationnels importants

Cette stratégie reste néanmoins exposée à des vulnérabilités significatives.

L'instabilité politique sur le continent crée inévitablement de l'incertitude réglementaire ainsi que de l'insécurité régionale. À cela s'ajoutent les tensions persistantes au Moyen-Orient, qui pourraient également affecter le rythme des futurs investissements à l'étranger.

Ces contraintes ne devraient toutefois pas modifier fondamentalement l'orientation de la stratégie africaine des Émirats arabes unis.

Plus qu'investir davantage que leurs voisins du Golfe, Abu Dhabi investit de manière différente. Son avantage comparatif réside moins dans le volume de capitaux déployés que dans sa volonté d'entrer sur des marchés que d'autres continuent d'aborder avec prudence. Alors que les sources traditionnelles de financement de l'Afrique deviennent plus contraintes, cette combinaison de capacité financière, de patience stratégique et de tolérance accrue au risque politique pourrait devenir l'un des principaux avantages compétitifs des Émirats arabes unis sur le continent.

Le contexte mondial actuel est marqué par une forte instabilité géopolitique, alimentée par l'émergence de conflits et de guerres commerciales, qui conduirait généralement à une réduction des investissements directs étrangers sur les marchés frontières. Dans ce contexte, les investissements émiratis jouent un rôle essentiel dans le soutien à des projets susceptibles d'accélérer l'industrialisation, l'intégration régionale et le commerce intra-africain, contribuant ainsi à la transformation socio-économique des pays bénéficiaires.

Une contribution de Dr Pisso Ekwa Nseke, analyste et chercheur en risques politiques

Publié le 28/08/26 18:50

La Rédaction

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