À Lomé, lors des BOAD Development Days 2026, le débat sur l'habitat a pris une dimension résolument macroéconomique. Représentant le Premier ministre ivoirien, Robert Beugré Mambé, le ministre de l'Urbanisme, du Logement et du Cadre de Vie, Moussa Sanogo, a dressé un diagnostic chiffré sans détour.
Dans l'espace UEMOA, la population devrait passer de 152 millions d'habitants en 2005 à plus de 227 millions à l'horizon 2040, soit une hausse mécanique qui exerce une pression directe sur les infrastructures urbaines.
Cette dynamique se traduit par un déficit massif de logements estimé à 56 millions d'unités en Afrique, dont 3,5 millions dans l'UEMOA. En Côte d'Ivoire, l'écart est évalué entre 600 000 et 800 000 logements, dans un contexte d'urbanisation rapide et continue.
Le ministre résume l'enjeu en une formule implicite de rupture : le logement ne peut plus être pensé comme une simple construction d'habitations, mais comme une politique intégrée liant foncier, mobilité, énergie, eau et services sociaux.
La Côte d'Ivoire, modèle d'investissement mais une équation financière encore ouverte
Au centre du propos, la Côte d'Ivoire apparaît comme un laboratoire avancé de planification urbaine intégrée. Le pays a fortement accéléré ses investissements structurants sous l'impulsion du président Alassane Ouattara, notamment dans l'énergie, l'eau potable et les transports.
La transformation est significative dans le secteur électrique. La capacité installée est passée d'environ 1 400 MW en 2011 à près de 3 300 MW en 2026, soit une progression de 135%. Dans le même temps, le taux d'accès à l'électricité est passé de 33% en 2010 à 98% en 2026, faisant du pays l'un des plus électrifiés d'Afrique subsaharienne.
Sur le volet logement, le programme présidentiel affiche 43 000 unités déjà réalisées, complété par une phase d'urgence de 25 000 logements supplémentaires, principalement à Abidjan et dans les centres urbains secondaires.
Un besoin d'investissement colossal estimé jusqu'à 15 000 milliards FCFA
La contrainte majeure reste financière. Pour combler son déficit de logements, la Côte d'Ivoire devrait mobiliser entre 9 000 et 15 000 milliards FCFA, sur la base d'un coût unitaire estimé entre 15 et 25 millions FCFA incluant construction et viabilisation.
Moussa Sanogo est catégorique sur les limites budgétaires nationales. Le budget de l'État, estimé à 17 300 milliards FCFA, ne peut absorber à lui seul une telle charge. D'où cette déclaration forte qui a marqué l'auditoire : ‘'aucun budget public national ne saurait mobiliser de telles ressources''.
Un marché du crédit immobilier encore sous dimensionné
Le diagnostic est également financier et bancaire. Dans l'UEMOA, les crédits à l'habitat ne représentent qu'environ 4% de l'encours total des crédits bancaires.
En 2024, l'encours des crédits immobiliers s'élevait à 1 473 milliards FCFA, soit 6,8% du total des crédits bancaires. Un niveau très inférieur à celui du Maroc, où ce ratio atteint 27%, et encore plus éloigné des standards des économies avancées. Les taux hypothécaires, compris entre 6% et 12,5%, ainsi que la faiblesse des ressources longues, freinent l'accès des ménages à la propriété et limitent l'investissement privé.
Le BTP, un multiplicateur économique sous contrainte
Au-delà du logement, l'enjeu est macroéconomique. Le secteur du bâtiment et des travaux publics représente près de 20% de la valeur ajoutée du secteur secondaire en Côte d'Ivoire en 2025. Le ministre rappelle une formule devenue emblématique, citant l'adage popularisé par Martin Nadaud : ‘'Quand le bâtiment va, tout va''. Derrière cette phrase, une réalité économique : chaque programme de logements génère des milliers d'emplois directs et indirects, stimule les industries de matériaux et élargit les bases fiscales.
La BOAD, pivot régional du financement de l'habitat
Dans ce paysage contraint, le rôle des institutions régionales apparaît déterminant. La Banque ouest-africaine de développement (BOAD) est explicitement saluée pour son engagement en Côte d'Ivoire, avec le financement de 4 300 logements pour un montant de 159 milliards FCFA. Moussa Sanogo insiste sur la nécessité d'un changement d'échelle, en mobilisant davantage les mécanismes de garantie régionaux, le financement hypothécaire de long terme et les capitaux privés.
Envoyé spécial à Lomé, Togo
Publié le 12/06/26 08:16
Dr Ange Ponou
SN
CEMAC