La contraction des financements extérieurs concessionnels accentue la pression sur les économies de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), confrontées à des besoins de développement considérables. Dans ce contexte, la Commission de l'Union et l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) entendent renforcer les capacités des États membres à mesurer l'Aide publique au développement (APD) et à diversifier leurs sources de financement. Un atelier de trois jours, ouvert ce 3 novembre à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, place ainsi la mobilisation des ressources intérieures et l'implication accrue du secteur privé au cœur des réflexions.
En effet, le contexte est particulièrement préoccupant. Selon les données préliminaires de l'OCDE présentées lors de cette rencontre, l'aide extérieure versée en 2025 par les pays membres du Comité d'aide au développement (CAD) a enregistré une baisse de 23,1% en termes réels par rapport à 2024. Il s'agit de la plus forte contraction jamais enregistrée dans l'histoire de l'aide publique au développement. Cette évolution intervient alors que les États de l'UEMOA doivent financer des investissements structurants dans les infrastructures, le capital humain, la transformation économique et la résilience face aux chocs, tout en préservant leurs équilibres macroéconomiques et la soutenabilité de leur dette.
À l'ouverture des travaux, le commissaire chargé des Politiques économiques et de la fiscalité intérieure de la Commission de l'UEMOA, Mahamadou Gado, a insisté sur la nécessité de repenser les stratégies de financement du développement. Pour lui, la baisse de l'aide extérieure et les contraintes croissantes sur les budgets publics imposent aux États de renforcer leur autonomie financière. La mobilisation des recettes fiscales internes apparaît ainsi comme un levier essentiel pour réduire la vulnérabilité des économies de l'Union aux fluctuations des concours extérieurs. Elle doit toutefois s'inscrire dans une approche globale associant une meilleure efficacité de la dépense publique, une gestion optimisée de la dette, une orientation plus ciblée des financements extérieurs et une participation accrue du secteur privé.
La Commission de l'UEMOA ne préconise pas pour autant une substitution systématique des ressources nationales à l'aide internationale. L'enjeu est plutôt de bâtir une stratégie cohérente dans laquelle les recettes fiscales, les financements multilatéraux, l'aide publique au développement et les capitaux privés se complètent au service des priorités nationales et régionales. Cette orientation s'inscrit dans les ambitions de la Vision 2040 de l'UEMOA et dans la mise en œuvre du plan stratégique IMPACT 2030.
Des statistiques plus fiables pour mieux orienter les financements
Au-delà de la recherche de nouvelles ressources, l'atelier entend améliorer la connaissance et le suivi des flux financiers destinés au développement dans les États membres. La Commission dispose déjà de dispositifs statistiques pour suivre les ressources intérieures, notamment à travers les données du tableau des opérations financières de l'État intégrées à la base de données de la surveillance multilatérale. Toutefois, les informations relatives aux financements extérieurs et à l'aide au développement demeurent insuffisamment harmonisées. Cette faiblesse limite la capacité de l'Union à disposer d'une vision consolidée des ressources mobilisées, à mesurer leur répartition entre les secteurs prioritaires et à apprécier leur contribution effective aux objectifs de développement.
L'expertise de l'OCDE en matière de normes statistiques et de méthodes de mesure de l'aide publique au développement doit permettre d'améliorer les dispositifs nationaux de collecte et de traitement des données, ainsi que d'harmoniser progressivement les pratiques des États membres. L'objectif est de faire de l'information statistique un outil d'aide à la décision, mais également de renforcer la transparence, la redevabilité et le dialogue entre les gouvernements, les partenaires techniques et financiers et les citoyens.
Selon María del Pilar Garrido Gonzalo, Direction de la coopération pour le développement (DCD) de l'OCDE, qu'i s'est exprimé en ligne depuis Paris, il s'agit surtout de permettre aux participants de mieux connaître les mécanismes de financement innovants disponibles, d'en apprécier la pertinence nationale et régionale, et d'examiner les différentes options permettant de mobiliser les ressources au service du développement.
Pour Guillaume Delalande, conseiller en financement du développement et relations extérieures à l'OCDE, l'objectif de l'atelier est double. Le premier c'est d'abord de renforcer les capacités nationales des représentants des états de l'UEMOA en matière de compréhension des statistiques de l'OCDE. Et secundo, dans un contexte ou de raréfaction des apports publics pour le développement, il s'agit d'aider les différents pays de l'UEMOA, à aussi appréhender les différents financements disponibles, les mécanismes innovants de financement au service du développement.
La finance privée, une opportunité encore insuffisamment exploitée
La diversification des sources de financement constitue le second axe majeur des travaux. Les mécanismes de financement mixte, les systèmes de garanties, les dispositifs de partage des risques et les instruments portés par les banques multilatérales de développement figurent parmi les solutions envisagées pour attirer davantage de capitaux privés. Les données de l'OCDE illustrent le potentiel de cette approche. Sur la période 2021-2024, les financements privés mobilisés par les interventions publiques ont progressé, atteignant un pic de 77 milliards de dollars en 2024.
L'Afrique représentait 30% du total des financements privés mobilisés, soit une moyenne annuelle de 19,7 milliards de dollars, ce qui en faisait la principale région bénéficiaire. Toutefois, cette dynamique reste marquée par des disparités importantes. Seulement 8% des financements mobilisés ont été orientés vers les pays à faible revenu, tandis que les secteurs sociaux, notamment l'éducation et la santé, n'en ont capté que 6%. Les banques multilatérales de développement demeurent les principaux acteurs de cette mobilisation, avec une contribution de 71% du total des financements privés mobilisés. Ces chiffres soulignent à la fois l'existence d'un potentiel de financement supplémentaire pour les économies africaines et les difficultés persistantes à orienter les capitaux vers les pays et les secteurs qui en ont le plus besoin.
Pour Mahamadou Gado, ces instruments doivent néanmoins être évalués avec prudence. Leur pertinence dépend notamment du coût des ressources, des risques associés, des capacités institutionnelles et de leur contribution réelle au développement. La transparence des engagements et la maîtrise des risques budgétaires demeurent des impératifs, afin de ne pas compromettre la soutenabilité de la dette.
Vers une feuille de route régionale
Les travaux de cet atelier, qui se tiennent du 3 au 5 novembre 2026 à Abidjan, doivent déboucher sur un état des lieux des systèmes nationaux de production des statistiques sur le financement du développement, une feuille de route pour leur harmonisation et leur diffusion, ainsi que des recommandations pratiques pour améliorer le suivi de l'aide publique au développement. Les participants sont également appelés à identifier des mécanismes innovants adaptés aux réalités économiques et financières des États membres.
Au-delà de l'exercice technique, cette initiative traduit une volonté de renforcer la capacité des économies de l'UEMOA à mobiliser, négocier et utiliser efficacement les ressources nécessaires à leur transformation structurelle. Dans un environnement international marqué par la contraction de l'aide traditionnelle, la diversification des financements apparaît désormais comme un enjeu majeur de souveraineté économique et de soutenabilité du développement.
Publié le 03/11/26 17:14
Narcisse Angan
SN
CEMAC