Le financement du développement entre dans une phase de tension prolongée. Dans son rapport publié ce 15 juin 2026, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement met en garde contre une dynamique devenue structurelle.
‘'Le financement du développement devient de plus en plus difficile'', souligne le document, pointant des flux financiers externes jugés trop coûteux, trop volatils et insuffisants pour répondre aux besoins liés aux Objectifs de développement durable (ODD).
Un déficit massif et persistant de financement
Les chiffres donnent la mesure du déséquilibre. En 2024, les pays en développement ont reçu environ 1 500 milliards de dollars de financements extérieurs, répartis à parts quasi égales entre investissements en fonds propres et emprunts. Pourtant, ces montants restent très éloignés des besoins réels.
Le rapport estime ainsi le déficit annuel de financement à près de 4 300 milliards de dollars. Pour combler cet écart, il faudrait un effort supplémentaire équivalent à environ un tiers des flux actuels, soit 230 milliards de dollars additionnels en dette et 230 milliards en capitaux propres chaque année.
Dans le même temps, le financement interne demeure dominant avec environ 11 900 milliards de dollars mobilisés localement. Mais l'influence du financement extérieur reste déterminante dans la structuration globale des économies.
Une géographie inégale des capitaux
La répartition des flux met en évidence de fortes disparités. L'Afrique ne capte que 10% des financements extérieurs destinés aux pays en développement, alors qu'elle représente 22% de leur population. À l'inverse, l'Asie et le Pacifique concentrent plus de 70% des capitaux.
Autre tendance marquante, les flux extérieurs ont reculé de 18% entre 2014 et 2024, alors que le financement intérieur progressait de 60%. Une évolution qui confirme un repli progressif de l'investissement international dans le développement.
Le poids croissant du service de la dette
Au cœur des déséquilibres, le coût de la dette apparaît comme un facteur déterminant. En 2024, les pays en développement ont versé 384 milliards de dollars uniquement au titre des intérêts sur leur dette extérieure.
Entre 2014 et 2024, ces paiements ont augmenté de 102%, alors que les recettes publiques n'ont progressé que de 39%. Le rapport souligne une formule particulièrement alarmante. ‘'L'augmentation des intérêts a réduit l'espace disponible pour les dépenses de développement'', privant de nombreux États de marges de manœuvre budgétaire.
Résultat, 73% des pays concernés ont vu leur capacité d'investissement public se dégrader entre 2018 et 2024, au détriment des infrastructures, de la santé ou encore de l'éducation.
Le rapport montre également l'ampleur des gains potentiels. Si les pays en développement pouvaient emprunter aux mêmes conditions que les économies avancées, ils économiseraient environ 500 milliards de dollars par an. De quoi financer des centaines de milliers d'écoles, plus d'un million de centres de santé et d'importantes capacités énergétiques renouvelables.
Des conditions d'emprunt durablement dégradées
Le choc financier post-pandémie de Covid-19 a profondément modifié l'environnement d'endettement. Les rendements obligataires souverains des pays en développement sont passés de 5% avant la crise à 6,8% entre 2022 et 2024, avant un léger reflux à 5,7% en 2025.
Mais l'écart avec les économies avancées demeure élevé, autour de 1,9 point de pourcentage. Dans le même temps, la maturité moyenne des obligations est tombée de 17 ans avant 2021 à 9,5 ans en 2025, augmentant mécaniquement les risques de refinancement.
Les conditions de crédit bancaire suivent la même trajectoire. Les taux des prêts externes ont atteint 4,9% en 2024, un niveau record, y compris pour les financements multilatéraux traditionnellement plus concessionnels.
Une architecture financière sous pression
Pour la CNUCED, ‘'les flux financiers externes restent insuffisants, coûteux et volatils'', ce qui compromet la capacité des États à financer durablement leur développement. Le rapport insiste sur le caractère structurel de ces contraintes, renforcées par la hausse des taux mondiaux et la perception accrue du risque.
Face à cette situation, l'organisation appelle à une action coordonnée à l'échelle nationale et internationale.
Au niveau interne, les priorités portent sur le renforcement des cadres macroéconomiques, la gestion active de la dette, la diversification des sources de financement et le développement des marchés en monnaie locale. La transparence et l'innovation financière, notamment via les obligations vertes ou les échanges dette développement, sont également mises en avant.
Au niveau international, le rapport plaide pour un accroissement du rôle des banques multilatérales, un renforcement des mécanismes de restructuration de la dette, un retour de l'aide publique au développement et une amélioration des filets de sécurité financière mondiaux.
Mais le rapport ouvre aussi une perspective. Une combinaison de réformes nationales, de coopération internationale et de mobilisation accrue des capitaux privés pourrait, selon la CNUCED, réduire significativement les coûts d'emprunt et restaurer une trajectoire de financement plus soutenable pour les économies en développement.
Publié le 16/06/26 08:41
Dr Ange Ponou
SN
CEMAC