Serge EKUE, Président de la BOAD :
La banque de développement doit changer d'échelle et entrer dans l'ère de la finance moderne
Face à une Afrique de l'Ouest confrontée à une explosion démographique, un déficit massif d'infrastructures et des besoins de financement toujours plus importants, la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) revendique un changement de paradigme. Dans cet entretien exclusif accordé à Sika Finance en marge de la 2e édition des ‘'BOAD Development Days'', Serge EKUE, son Président, dévoile la nouvelle trajectoire d'une institution qui veut dépasser le rôle traditionnel de bailleur public pour devenir une véritable banque de développement moderne, capable de mobiliser les marchés, d'innover financièrement et de démultiplier son impact.
Entre renforcement des fonds propres, titrisation, finance mixte et transformation du marché hypothécaire, il détaille les leviers qui doivent permettre à la BOAD de financer la croissance de l'UEMOA sans compromettre sa solidité financière.
La BOAD a fortement développé son accès aux marchés internationaux tout en réussissant à conserver sa notation Investment Grade. Quels sont aujourd'hui les principaux leviers pour accroître encore sa capacité de prêt sans pour autant compromettre la solidité financière de la banque ?
(...) l'augmentation de notre capacité d'engagement et la préservation de notre notation financière ne sont nullement incompatibles. La notation n'est d'ailleurs pas une fin en soi ; elle doit être la conséquence d'une gestion rigoureuse du bilan. Notre objectif est avant tout d'accroître durablement la taille de notre bilan afin de répondre à des besoins de financement qui ne cessent de croître.
Les BOAD Development Days complètent les rencontres que nous organisons chaque année avec nos investisseurs. Notre approche est résolument sectorielle : nous réunissons l'ensemble des parties prenantes d'un secteur — banques, promoteurs, régulateurs, pouvoirs publics, architectes et autres acteurs — afin d'en analyser les dynamiques, les contraintes et les perspectives. Cette démarche nous permet d'identifier la manière dont une banque de développement peut jouer pleinement son rôle de financeur. Cette édition est consacrée au logement, en particulier au logement social et abordable, mais également au financement du secteur immobilier dans son ensemble.
S'agissant de votre question, l'augmentation de notre capacité d'engagement et la préservation de notre notation financière ne sont nullement incompatibles. La notation n'est d'ailleurs pas une fin en soi ; elle doit être la conséquence d'une gestion rigoureuse du bilan. Notre objectif est avant tout d'accroître durablement la taille de notre bilan afin de répondre à des besoins de financement qui ne cessent de croître.
La démographie de l'UEMOA progresse d'environ 3% par an et la population de la région dépassera 300 millions d'habitants d'ici 2050, soit un niveau comparable à celui des États-Unis aujourd'hui. Là où certains voient une contrainte, nous voyons une formidable opportunité de développement. Notre mission consiste à financer cette croissance démographique et l'urbanisation rapide qui l'accompagne.
Depuis mon arrivée à la tête de la BOAD, ma priorité a été de renforcer durablement notre structure de capital, en commençant par les fonds propres. Cet objectif, inscrit dans le plan Djoliba 2021-2025, a été atteint avec un doublement des fonds propres. Au titre de l'exercice clos le 31 décembre 2025, les fonds propres effectifs ont progressé de 28%, grâce aux émissions de capital hybride, aux augmentations de capital et à la libération de capital par nos actionnaires.
Ces opérations ont renforcé notre structure bilancielle, accru notre capacité d'endettement et amélioré notre ratio equity-to-assets, qui mesure la part des actifs financée par les fonds propres. Autrement dit, nous disposons aujourd'hui d'une capacité accrue à financer nos actifs tout en préservant notre solidité financière.
La croissance du bilan et le maintien d'une notation élevée doivent donc aller de pair. Notre notation actuelle reflète cette gestion prudente. La BOAD est désormais notée ‘'A'', perspective stable, par JCR, ‘'Baa1'' par Moody's et ‘'BBB'' par Fitch, ce qui nous place, selon les agences, parmi les meilleures signatures de crédit du continent africain. Cette reconnaissance constitue autant une fierté qu'une responsabilité. Notre ambition est de préserver cette qualité de signature en poursuivant une gestion exemplaire de notre bilan.
La BOAD est un acteur de plus en plus visible sur les marchés financiers primaires et secondaires de l'UEMOA. Quelle est la philosophie qui sous-tend ces interventions ?
Au cours des 53 dernières années, la BOAD a investi près de 10 000 milliards FCFA, dont près de 6 000 milliards FCFA au cours des 5 dernières années. Ainsi, près des deux tiers de nos investissements historiques ont été réalisés sur cette seule période, matérialisant l'accélération de notre capacité d'intervention.
Notre stratégie repose d'abord sur une contrainte statutaire : la BOAD ne peut investir dans des titres de dette souveraine qu'au sein de l'UEMOA. Nos interventions sur les marchés régionaux découlent donc directement de notre mandat.
Par ailleurs, les importantes ressources que nous mobilisons sur les marchés ne sont pas immédiatement déployées dans nos financements. Durant cette période transitoire, nous veillons à éviter toute trésorerie improductive en l'investissant dans les actifs présentant le meilleur profil de risque au sein de la région.
Historiquement, la Côte d'Ivoire demeure notre première destination d'investissement, tant pour les financements de projets que pour les investissements en titres souverains, suivie du Sénégal. Cette hiérarchie est restée stable au fil des années. Ce qui a changé, en revanche, c'est l'ampleur des montants engagés, en raison du renforcement de nos fonds propres.
Au cours des 53 dernières années, la BOAD a investi près de 10 000 milliards FCFA, dont près de 6 000 milliards FCFA au cours des 5 dernières années. Ainsi, près des deux tiers de nos investissements historiques ont été réalisés sur cette seule période, matérialisant l'accélération de notre capacité d'intervention.
En valeur relative, la répartition géographique reste néanmoins très stable : la Côte d'Ivoire représente environ 27 à 28% de nos engagements, tandis que le Sénégal en concentre près de 20%. L'augmentation des montants investis reflète donc essentiellement la croissance de notre bilan.
Notre présence sur les émissions de titres souverains répond à trois objectifs : respecter notre mandat, optimiser la gestion de notre trésorerie et demeurer un investisseur structurel de référence sur les marchés de l'UEMOA.
La BOAD assume également un rôle contracyclique. En tant que premier investisseur institutionnel de la région, nous devons continuer à intervenir, y compris lorsque les autres investisseurs se retirent. Un désengagement de la BOAD d'un État membre enverrait un signal extrêmement négatif aux marchés. Notre responsabilité est précisément d'assurer cette continuité.
Enfin, il est cohérent qu'une banque qui finance des projets sur 15 à 20 ans accepte également de porter des risques de crédit et de liquidité sur des maturités beaucoup plus courtes. D'ailleurs, près de 60% de nos investissements en titres concernent des échéances inférieures à un an. Cette gestion est parfaitement cohérente avec notre modèle économique et avec notre mission de banque de développement.
L'UEMOA fait face à un déficit de 3,5 millions de logements et à une demande annuelle de 800 000 unités, quand les banques régionales n'octroient que 15 000 prêts hypothécaires par an. Quel est votre objectif chiffré de production de logements financés directement ou indirectement par la BOAD sur 2026-2030 ?
Certains pays ont répondu à cette problématique en développant des modèles davantage fondés sur la confiance et l'évaluation de la capacité réelle de paiement. Il ne s'agit plus uniquement de demander une fiche de paie, mais d'apprécier la régularité des comportements financiers : paiement des impôts, des factures, intégration sociale ou encore réputation auprès de la communauté. Au Royaume-Uni, par exemple, l'accès au crédit repose davantage sur la fiabilité du citoyen que sur son seul statut salarial.
Le véritable enjeu réside dans le déficit structurel de logements et dans les nombreux obstacles qui limitent aujourd'hui l'accès au crédit immobilier. Ces contraintes concernent notamment le foncier, la propriété, l'accessibilité financière, la disponibilité des ressources, mais également le modèle de financement bancaire, qui reste encore largement fondé sur des exigences de garanties trop élevées.
Le dispositif actuel fonctionne relativement bien pour certaines catégories de population, notamment les fonctionnaires et les salariés du secteur formel. En Côte d'Ivoire, par exemple, ce modèle permet de répondre efficacement à une partie de la demande. Mais il ne couvre pas l'ensemble des besoins. Une large frange de la population, qui n'est pas salariée, parvient pourtant à se loger. La question centrale est donc de savoir comment intégrer ces populations dans les mécanismes de financement.
Certains pays ont répondu à cette problématique en développant des modèles davantage fondés sur la confiance et l'évaluation de la capacité réelle de paiement. Il ne s'agit plus uniquement de demander une fiche de paie, mais d'apprécier la régularité des comportements financiers : paiement des impôts, des factures, intégration sociale ou encore réputation auprès de la communauté. Au Royaume-Uni, par exemple, l'accès au crédit repose davantage sur la fiabilité du citoyen que sur son seul statut salarial.
Le principal frein de notre système actuel est précisément cette dépendance excessive au salariat et au revenu formel, alors que près de 90% de nos populations évoluent dans l'informel. Or, ces populations ont également des besoins de logement et une capacité à rembourser.
C'est dans cette perspective que la BOAD agit, notamment à travers AFINHAB (ex-CRRH-UEMOA), dont nous détenons 20% du capital. Cette structure joue un rôle essentiel en facilitant l'accès des banques commerciales aux ressources longues et en leur apportant les conditions nécessaires pour accroître leur capacité d'octroi de crédits immobiliers.
Nous travaillons également sur les mécanismes de ‘'blended finance'' et de ‘'dérisquage''. Des institutions comme la BOAD, la MIGA ou encore la DFC américaine peuvent, à travers des mécanismes de garantie, permettre aux banques commerciales de financer davantage de ménages en partageant une partie du risque. Dans ce schéma, le garant porte le risque couvert en cas de défaut, ce qui sécurise l'engagement des banques.
La problématique du logement est donc avant tout structurelle. Notre objectif est de lever progressivement les différents verrous qui empêchent aujourd'hui le système financier d'être plus ouvert, plus inclusif et accessible au plus grand nombre.
Et quel pipeline d'opérations de titrisation, à l'image de ZAKA, prévoyez-vous pour massifier le marché hypothécaire ?
En 2025, les opérations de titrisation réalisées nous ont permis de régénérer 200 milliards FCFA de fonds propres. Avec un effet de levier estimé à environ 4, cela représente une capacité potentielle de refinancement de nouveaux projets pouvant atteindre 800 milliards FCFA. C'est un impact considérable.
La problématique centrale reste celle de la transformation d'actifs illiquides en actifs liquides. Lorsqu'une banque accorde un prêt à un particulier ou à une entreprise, elle porte un risque bilatéral : cet actif reste inscrit à son bilan et ne peut pas être facilement cédé ou mobilisé. Il est donc, par définition, illiquide.
Les banques ont rapidement constaté que ces actifs immobilisés limitaient leur capacité à développer davantage leur activité, alors même que leur modèle économique repose traditionnellement sur la génération d'intérêts. C'est précisément pour répondre à cette contrainte que des mécanismes comme la titrisation ont été développés.
La différence fondamentale entre un prêt et une obligation réside dans cette capacité de mobilisation : une obligation peut être achetée, vendue ou négociée sur un marché. La titrisation permet ainsi de convertir un portefeuille de prêts en titres négociables, autrement dit de transformer un actif illiquide en actif liquide.
C'est une approche que nous développons fortement à travers BOAD Titrisation, dont les compétences sont progressivement élargies au sein de BOAD Market Solutions. L'objectif est de libérer des fonds propres afin de permettre aux institutions financières de financer davantage de projets.
Lorsqu'une banque détient 100 de prêts, elle doit mobiliser environ 8 à 10 en fonds propres pour couvrir le risque associé. En revanche, lorsqu'elle transforme ces prêts en obligations, le capital réglementaire requis peut être considérablement réduit, passant de l'ordre de 10 à environ 2 selon les caractéristiques de l'actif. La titrisation permet donc de reconstituer des fonds propres et, par conséquent, de retrouver une capacité nouvelle de financement.
C'est le principe de la méthode ‘'originate to distribute'', que nous avons mise en œuvre depuis 2021. Elle consiste d'abord à identifier et structurer des transactions sur le terrain, au plus près des besoins économiques, afin de les rendre bancables et présentables devant un comité de financement ou de crédit.
Une fois la transaction financée et intégrée au bilan, nous cherchons ensuite à la transformer en actif liquide, soit par la titrisation, soit par la distribution. Cette mécanique crée un véritable cercle vertueux : nous régénérons des fonds propres qui nous permettent de retourner vers l'étape initiale d'origination et de financer de nouveaux projets.
En 2025, les opérations de titrisation réalisées nous ont permis de régénérer 200 milliards FCFA de fonds propres. Avec un effet de levier estimé à environ 4, cela représente une capacité potentielle de refinancement de nouveaux projets pouvant atteindre 800 milliards FCFA. C'est un impact considérable.
Au-delà de la titrisation, cette évolution marque un changement profond dans le modèle des banques de développement. Nous sommes entrés dans un monde où le capital a un coût. Historiquement, les banques de développement bénéficiaient d'un capital largement apporté par leurs actionnaires publics ou leurs partenaires internationaux. Ce modèle a profondément évolué.
Le contribuable occidental, pour des raisons qui lui appartiennent et que nous comprenons, est aujourd'hui moins disposé à financer ces institutions par des contributions directes. Les banques de développement doivent donc désormais trouver elles-mêmes les moyens de renforcer leurs fonds propres et mobiliser du capital dans les meilleures conditions possibles.
Nous passons ainsi d'un monde où le capital était considéré comme disponible à un monde où il est devenu une ressource rare et coûteuse. Les banques de développement doivent donc intégrer pleinement les outils modernes de finance : ‘'blended finance'', mécanismes de ‘'dérisquage'', techniques de marché et instruments de titrisation.
Les possibilités sont nombreuses, qu'il s'agisse notamment des CMBS, des RMBS ou d'autres instruments structurés. L'innovation est donc essentielle. Notre seule contrainte réside dans notre modèle institutionnel : nous ne versons pas de dividendes à nos actionnaires, ce qui explique que notre ratio d'adéquation des fonds propres soit structurellement différent de celui d'une banque d'investissement.
En revanche, lorsque nous mobilisons des...
Retrouvez la suite de cette interview dans le numéro de votre magazine téléchargeable gratuitement par un simple clic sur l'image ci-dessous.
Publié le 28/08/26 09:41
La Rédaction
SN
CEMAC
