Dans un marché dominé par deux poids lourds, la Cameroon Telecommunications (Camtel), opérateur public du secteur des télécommunications, prépare son entrée dans la course au mobile money avec sa propre plateforme, baptisée "Blue Mobile Money". L'opérationnalisation de cette solution de paiement s'appuie sur une entité juridique dédiée. Une société anonyme nommée BLUE MOBILE MONEY S.A a été constituée par acte notarié les 18 août et 15 septembre 2025.
Dotée d'un capital social de 500 millions FCFA, cette structure, dont le siège est à Douala, a pour objet l'émission et la gestion de moyens de paiement, conformément à la réglementation de la Communauté Économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC). Tongoue Hamedak Jacques, notaire à Douala, en a assuré la constitution. La durée de vie de la société est fixée à 99 ans.
Le mobile money représente un pilier croissant de l'économie camerounaise. Selon un rapport publié en 2025 par la GSMA, l'association mondiale des opérateurs de téléphonie mobile, ces services ont contribué à hauteur d'au moins 5 % au Produit Intérieur Brut (PIB) du Cameroun ces dernières années. Le pays se positionne ainsi au même niveau que des champions ouest-africains comme le Ghana ou la Côte d'Ivoire.
La Banque des États de l'Afrique Centrale (BEAC) avait déjà souligné l'importance du Cameroun sur ce segment, dans un rapport de 2022, indiquant que le pays concentrait à lui seul 71 % du volume des transactions mobile money dans l'espace CEMAC, soit 1,7 milliard FCFA d'opérations.
Deux acteurs majeurs dominent le marché camerounais depuis de nombreuses années. Orange Money Cameroun a déclaré en mai 2025 compter plus de 11 millions de clients sur le territoire, ce qui représente plus de 11,5 % de sa clientèle totale sur le continent africain. Le service s'appuie sur un réseau dense de plus de 100 000 points de vente. MTN Cameroon, de son côté, a tiré 35 milliards FCFA de revenus de ses services fintech, dont le mobile money, en 2024, contribuant ainsi à près de 20 % de son chiffre d'affaires annuel de 367 milliards FCFA.
Face à ce duopole solidement ancré, la tâche s'annonce ardue pour le nouvel entrant. Consciente des défis, la direction de Camtel a entrepris une série d'initiatives préparatoires avant le lancement effectif de Blue Money. La plus significative fut une mission d'étude à l'étranger. En avril 2025, une délégation de haut niveau, conduite par Judith Yah Sunday, s'est rendue à Addis-Abeba pour rencontrer les dirigeants d'Ethio Telecom. L'objectif déclaré était d'analyser les facteurs derrière le succès de Telebirr, le service de finance numérique de l'opérateur public éthiopien. Lancé en mai 2021, Telebirr avait enregistré 51,5 millions d'utilisateurs et cumulé près de 27,8 milliards de dollars de transactions à fin 2024.
"La patronne d'Ethio Telecom, Frehiwot Tamru, a insisté sur l'importance d'aller au-delà de la simple fourniture de connectivité pour répondre aux besoins des populations ", rapporte-t-on suite à ces échanges. En parallèle de ce benchmarking international, Camtel a finalisé des études techniques, commerciales et organisationnelles pour structurer son offre. Bien que la date de lancement officielle ne soit pas encore communiquée, la Directrice Générale a assuré que le projet "approche à grande vitesse".
Pour pallier son déficit de notoriété sur le segment mobile, Camtel mise sur un recrutement massif de forces de vente. "Nous avons lancé un appel à candidature à 200 nouveaux jeunes ; une génération de force de vente", a précisé Judith Yah Sunday le 1er mai 2025. L'objectif est de déployer une armée de commerciaux pour vulgariser Blue Money dès son lancement.
Toutefois, contrairement à l'Éthiopie où Telebirr a bénéficié d'un monopole de deux ans, le marché camerounais est mature et les habitudes des consommateurs déjà bien établies. De plus, Camtel " peine encore à s'imposer sur le segment mobile face à ses concurrents", une faiblesse structurelle qui pourrait freiner l'adoption de son service financier.
Pour réussir, l'opérateur public devra donc proposer une alternative réellement différenciante et convaincre une population déjà fidélisée à d'autres solutions. Le soutien institutionnel dont il bénéficie en tant qu'entreprise publique et la promesse d'une "alternative fiable et nationale" constitueront ses principaux atouts dans cette bataille économique qui s'annonce serrée.
Perton Biyiha
Publié le 02/10/25 10:59
La Rédaction
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