La dépréciation continue du naira nigérian bouleverse les équilibres économiques dans le Nord du Cameroun. Selon la note de conjoncture économique du premier trimestre 2025 publiée par le ministère camerounais des Finances, la valeur de la monnaie nigériane a perdu près de 90 % de sa valeur face au franc CFA entre 2010 et 2025, passant de 3,29 FCFA à 0,39 FCFA pour un naira. Cette chute prolongée, accentuée par une nouvelle dévaluation de 40 % en 2024, découle des réformes engagées par Abuja depuis 2016 pour libéraliser son régime de change.
Cette évolution monétaire a profondément modifié les dynamiques commerciales le long de la frontière camerouno-nigériane. Pendant des années, les producteurs de coton camerounais privilégiaient le marché nigérian, où les prix plus élevés et la forte demande textile rendaient la contrebande particulièrement lucrative.
Le rapport 2019 sur la situation des entreprises publiques et des établissements publics au Cameroun illustre clairement cette préférence. Il révèle que les producteurs camerounais, pourtant encadrés par la Société de développement du coton du Cameroun (Sodecoton), " affichaient une préférence en raison de la compétitivité des prix ; soit 227 FCFA/kg au Cameroun contre 800 FCFA/kg au Nigeria ". Le document recommandait déjà de revaloriser les prix d'achat du coton au Cameroun, afin de freiner cette exportation vers le voisin nigérian.
Pourtant, la vente du coton camerounais par ces paysans est illégale. Selon les termes du contrat qui les lie à la Sodecoton, l'entreprise publique détient l'exclusivité de l'achat de leur production, en échange du préfinancement qu'elle accorde pour la fourniture d'intrants agricoles. En 2012, la Sodecoton avait procédé à une légère augmentation du prix d'achat du coton graine, passant de 200 FCFA à 255 FCFA le kilogramme. Mais cette mesure n'a pas suffi à décourager la fraude : la société avait alors perdu près de 12 milliards de FCFA dans ces exportations illégales, représentant 16 % de la production écoulée clandestinement vers le Nigeria.
Malgré le renforcement des mesures de contrôle à la frontière entre les deux pays, des témoignages concordants évoquent encore plus de 70 000 tonnes de coton passées illégalement au Nigeria au fil des années. Ces flux illicites ont contribué à une baisse notable de la production au Cameroun, notamment lors de la campagne 2021-2022. En attendant la consolidation des données, la Sodecoton tablait alors sur une production de 329 000 tonnes, contre 360 000 tonnes en 2020-2021, soit une baisse de 31 000 tonnes, équivalente à 8,8 % en valeur relative.
Mais depuis la dépréciation accélérée du naira, cette tendance s'est inversée. La monnaie nigériane, désormais trop faible, ne permet plus d'obtenir une rémunération avantageuse une fois le coton échangé contre des nairas. Le ministère des Finances constate dans son rapport que cette évolution a " rendu moins rentable la contrebande du coton vers le Nigeria ", poussant de nombreux producteurs à réintégrer le circuit formel géré par la Sodecoton. Cette réorientation profite directement à l'entreprise publique, qui récupère une part croissante des volumes autrefois écoulés clandestinement.
Le phénomène s'explique aussi par la perte de pouvoir d'achat des acheteurs nigerians, frappés par l'inflation et la réduction des subventions publiques. Pour les producteurs du nord du Cameroun, vendre à la Sodecoton garantit désormais un paiement en francs CFA, plus stable et plus prévisible.
Cette reprise du circuit officiel se traduit déjà dans les chiffres. Selon les projections de la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC), la production cotonnière camerounaise pourrait atteindre 350 100 tonnes en 2025, confirmant la reprise progressive d'un secteur longtemps fragilisé par la fuite de sa matière première. Le ministère des Finances estime que cette évolution renforce la capacité de la Sodecoton à encadrer la production et à limiter les pertes financières liées aux ventes illicites.
Perton Biyiha
Publié le 28/10/25 12:13
La Rédaction
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CEMAC