Le ministre Bruno Nabagné Koné a lancé vendredi à Yamoussoukro une campagne hévéicole 2026 qui s'ouvre sur une réforme historique du mécanisme de prix. Fin de la décote, part du planteur relevée, primes encadrées : après des mois de tensions, la filière du premier producteur africain de caoutchouc retrouve le consensus — et affiche désormais l'ambition d'usiner ses propres pneus.
Le ton était donné dès les premières minutes. “Aujourd'hui, nous n'ouvrons pas seulement une campagne. Nous tournons une page. Nous ouvrons une nouvelle ère pour l'hévéaculture ivoirienne”, a lancé le ministre, saluant un “consensus retrouvé “après une période que les acteurs eux-mêmes reconnaissent avoir été agitée. Car la filière pèse lourd : elle fait vivre plus de 1,2 million de personnes, mobilise environ 170 000 producteurs et plus de 140 000 saigneurs, et a redistribué plus de 700 milliards de FCFA de revenus aux producteurs en 2025.
Le cœur de cette nouvelle ère, c'est une réforme du mécanisme de fixation du prix d'achat du caoutchouc humide, issue de l'accord interprofessionnel du 16 février 2026, entériné par la décision du Conseil Hévéa-Palmier à Huile-Coco (CHPC), du 29 avril et appliquée depuis le 1er mai. Concrètement, trois choses changent pour les planteurs. La première est la suppression définitive de la décote de 2 FCFA/kg. Cette retenue, héritée d'une époque où le caoutchouc ivoirien était jugé de qualité inférieure à celui de la Thaïlande ou de l'Indonésie, amputait chaque kilogramme livré. “Chaque kilogramme de caoutchouc que vous livrez sera payé à sa juste valeur, car vous produisez du bon caoutchouc naturel”, a affirmé le ministre.
La deuxième réforme est la revalorisation de la part qui revient au producteur : il passe de 63 % à 66 % du prix de référence net. Pour comprendre ce que cela représente, il faut savoir que tout part du marché mondial : la référence retenue est la Bourse de Singapour, la plus grande plateforme d'échange du caoutchouc naturel, que tout acheteur de la planète, qu'il traite du caoutchouc ivoirien, thaïlandais ou indonésien, surveille pour se faire une idée du juste prix. Concrètement, pour fixer le prix d'un mois donné, on observe les cours cotés chaque jour à Singapour durant le mois précédent : le prix de juin se calcule ainsi à partir des cotations de mai.
Sur cette base de départ, plusieurs ajustements sont appliqués avant d'arriver au montant payé au planteur. On déduit d'abord la fiscalité de la filière puis une retenue d'environ 2 FCFA destinée au fonctionnement et au développement de la filière. La fameuse décote, elle, a été ramenée à zéro. Une fois ces éléments retirés, on obtient le prix de référence net : c'est ce solde qui est partagé entre producteurs et industriels. Et c'est précisément ce partage que la réforme modifie. Là où le planteur touchait 63 % de ce net, il en perçoit désormais 66 %, les trois points gagnés étant le fruit des négociations entre le collège des producteurs et celui des transformateurs. ''Ce n'est pas un chiffre. Ce sont des milliers de francs en plus chaque mois pour chaque famille de planteur'', a insisté Bruno Nabagné Koné.
Un dernier point à clarifier. Le prix ainsi obtenu, celui que tout le monde connaît comme le "prix APROMAC du mois", est en réalité un prix dit "carreau usine" : c'est celui que touche le planteur lorsqu'il livre directement sur le pont-bascule d'une usine. S'il passe par un intermédiaire coopérative, acheteur individuel ou société commerciale, une marge librement négociable, plafonnée à 20 FCFA, est retranchée pour couvrir le transport et les charges de cet opérateur. Toute retenue supérieure à ce seuil constitue une infraction.
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La troisième mesure encadre les primes que les usiniers versent pour attirer la production : elles sont désormais plafonnées à 10 FCFA/kg. L'objectif est de mettre fin à une surenchère qui, ces derniers mois, avait viré à la ''guerre des prix'' entre transformateurs. En fixant une limite commune, la réforme protège les plus petits usiniers face aux plus puissants et redonne aux industriels la visibilité nécessaire pour investir sur place.
Reste la question de l'application, sur laquelle le ministre s'est montré ferme. Il a indiqué avoir instruit le CHPC de déployer dès le mois de juin ses équipes de supervision et de contrôle sur tout le territoire. Leur mission est double : expliquer, dans chaque coopérative et chaque campement, le fonctionnement de la nouvelle clé de répartition à 66 %, puis ''contrôler et sanctionner, sans faiblesse, tout acteur qui ne respecterait pas les nouvelles règles''
Au-delà du prix, le président du Conseil d'administration de l'APROMAC, Charles-Emmanuel Yacé, a inscrit cette campagne dans une ambition plus large, articulée autour de quatre chantiers : le renouvellement et l'extension du verger, avec une stratégie de replantation sur 250 000 hectares en zones traditionnelles et 250 000 hectares supplémentaires en zones marginales sur dix ans ; la normalisation et la labellisation du caoutchouc ''Origine Côte d'Ivoire'', notamment pour répondre au règlement européen EUDR sur la déforestation ; la création d'une Académie des métiers du caoutchouc naturel sur 236 hectares dans le département de Taabo ; et la consolidation du nouveau mécanisme de prix. ''Aucune filière ne peut prospérer durablement si la création de valeur n'est pas équitablement partagée'', a résumé le PCA.
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En toile de fond, le rêve d'une usine de pneus
C'est peut-être le signal le plus parlant de cette nouvelle ère. Si la transformation locale reste aujourd'hui largement cantonnée à la première étape la production de caoutchouc naturel destiné à l'export, les autorités ne cachent plus leur ambition d'aller plus loin dans la chaîne de valeur. L'environnement s'y prête : la demande mondiale de pneus repart, portée par le renouvellement des véhicules et l'essor de l'électrique, gros consommateur de gomme. En affichant des règles claires et stables, l'État dit vouloir rassurer les investisseurs pour transformer davantage sur place et créer des emplois pour les jeunes. L'idée d'une véritable industrie du pneu sur le sol ivoirien, longtemps restée un horizon lointain gagne ainsi en crédibilité, portée par une filière qui produit la matière première et cherche désormais à en capter la valeur ajoutée.
Fanuelle YAOPublié le 23/06/26 08:28
La Rédaction
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