Alors que la lutte contre l'orpaillage clandestin s'intensifie ces derniers temps en Côte d'Ivoire, le secteur de la petite mine, entend se positionner comme une partie de la solution. En effet, dans une déclaration publiée ce 28 août, le Groupement des artisans miniers de Côte d'Ivoire (GRAMCI) appelle à distinguer les exploitations légalement autorisées des réseaux clandestins et plaide pour l'accélération de la formalisation de la filière. Derrière cet enjeu réglementaire se joue une bataille économique, à savoir capter davantage de valeur, sécuriser les emplois ruraux et transformer l'exploitation artisanale de l'or en activité productive et contrôlée.
L'orpaillage clandestin n'est pas la seule réalité du secteur aurifère artisanal en Côte d'Ivoire. Face aux dégâts environnementaux et aux risques sécuritaires associés aux activités illégales, une autre voie se développe progressivement. Il s'agit de la petite mine légale, encadrée par l'administration, soumise à la fiscalité et aux obligations environnementales.
C'est précisément cette distinction que le GRAMCI entend remettre au centre du débat. L'organisation professionnelle défend la politique de formalisation engagée par le ministère ivoirien en charge des Mines et considère que l'encadrement des exploitants nationaux constitue une réponse à la fois économique, environnementale et sécuritaire à l'orpaillage clandestin.
À Koun-Fao, les retombées d'une exploitation formelle
Dans l'Est du pays, la mine semi-industrielle exploitée par Eburnie Gold Fields, à Koun-Fao, illustre, selon le GRAMCI, le potentiel économique d'une activité aurifère intégrée à l'économie formelle. L'exploitation emploierait 20 salariés permanents et plus de 80 journaliers. Depuis 2022, elle aurait par ailleurs généré environ 300 millions FCFA d'impôts et taxes, auxquels s'ajoutent 200 millions FCFA au titre de la taxe ad valorem.
Les retombées locales seraient également significatives. Quelque 375 millions FCFA auraient été consacrés à des projets communautaires, tandis qu'environ 180 millions FCFA auraient été mobilisés pour la réhabilitation progressive du site. Ces chiffres, communiqués par l'organisation professionnelle, donnent un aperçu des flux économiques qu'une exploitation légalement encadrée peut générer dans une zone rurale : emplois directs et temporaires, recettes fiscales, investissements communautaires et financement de la remise en état des espaces exploités. Pour le GRAMCI, l'enjeu dépasse donc la seule production d'or. Il s'agit de faire de la petite mine un vecteur de création de valeur dans les territoires producteurs, plutôt qu'une activité qui échappe à l'économie formelle.
Capturer la valeur de l'or dans les territoires
Le cadre juridique ivoirien réserve l'exploitation artisanale aux nationaux. La formalisation apparaît dès lors comme un moyen de mieux intégrer les populations locales à la chaîne de valeur aurifère. L'identification des exploitants, l'attribution de périmètres autorisés et l'accès aux circuits officiels doivent permettre de sécuriser les activités et de réduire les espaces laissés aux opérateurs clandestins.
Cette approche présente également un intérêt pour les finances publiques. À la différence de l'or extrait et commercialisé en dehors des circuits réglementés, la production issue des exploitations autorisées peut être soumise à la fiscalité, faire l'objet d'un suivi administratif et contribuer au financement des collectivités et des politiques publiques. L'enjeu est d'autant plus important que l'or représente une ressource stratégique pour l'économie ivoirienne. La question n'est donc plus seulement de savoir combien d'or est extrait du sous-sol, mais quelle part de la richesse créée par cette ressource reste dans l'économie nationale et dans les territoires où elle est produite.
Plus de 8 500 sites clandestins évacués depuis 2021
La pression exercée par l'orpaillage clandestin demeure néanmoins considérable. Le bilan présenté le 23 juillet 2026 par le Conseil national de sécurité donne la mesure du phénomène. Entre 2021 et le premier semestre 2026, les opérations de lutte ont permis d'évacuer plus de 8 500 sites d'orpaillage illégal sur l'ensemble du territoire. Quelque 4 474 personnes ont été déférées devant la justice, dont 65% d'étrangers. Les forces engagées dans ces opérations ont également saisi plus de 960 millions FCFA et environ 136 kilogrammes d'or.
Au-delà de ces saisies, le phénomène pose des problèmes qui dépassent largement la seule question de la production aurifère. Destruction des sols, pollution des cours d'eau, occupation de terres agricoles, dégradation des écosystèmes et risques sanitaires figurent parmi les principales conséquences de l'exploitation clandestine. S'y ajoutent les enjeux de sécurité et de contrôle des flux financiers et commerciaux liés à une activité qui évolue en dehors des mécanismes réglementaires.
Pour les professionnels de la petite mine, ces opérations de démantèlement sont nécessaires mais ne sauraient, à elles seules, résoudre durablement le problème. La raison est essentiellement économique : l'orpaillage procure des revenus à de nombreuses populations rurales. Lorsqu'un site clandestin est fermé sans qu'une alternative légale et économiquement viable soit proposée, le risque existe de voir les mêmes acteurs se déplacer vers d'autres zones.
C'est dans cette logique que le ministère des Mines, du Pétrole et de l'Énergie a engagé une politique de formalisation destinée à faire entrer dans le cadre réglementaire les exploitants nationaux disposés à respecter les règles. Selon le GRAMCI, plus de 800 autorisations d'exploitation artisanale et semi-industrielle ont été délivrées au cours des trois dernières années, soit davantage que durant toute la décennie précédente. Cette progression traduit une volonté de passer d'une logique exclusivement répressive à une approche combinant contrôle, accompagnement et intégration économique.
Structurer une véritable filière
La formalisation ne se résume toutefois pas à l'obtention d'une autorisation. Elle implique également la constitution de coopératives, la formation des exploitants, l'amélioration des techniques de production, la sécurisation des travailleurs et la prise en compte des exigences environnementales. L'accès aux circuits officiels de commercialisation constitue également un maillon essentiel du dispositif. En permettant de suivre l'or depuis son extraction jusqu'à sa commercialisation, la traçabilité doit contribuer à limiter les circuits parallèles et à améliorer la transparence du secteur.
Le ministère accompagne cette démarche par des campagnes de sensibilisation menées depuis décembre 2023 auprès des préfets, chefs traditionnels, élus, jeunes et communautés. Quatre campagnes nationales ont notamment été organisées dans plusieurs zones concernées, dont les districts des Savanes, des Lacs et des Lagunes. En juin 2026, une campagne a également été conduite à Séguéla au profit des régions du Bafing, du Béré et du Worodougou. L'ambition est ainsi de faire évoluer progressivement l'exploitation artisanale de l'or vers un secteur organisé, générateur d'emplois et de recettes, tout en intégrant les impératifs de protection de l'environnement et de réhabilitation des sites.
Le débat sur le moratoire relancé
Cette stratégie explique l'opposition du GRAMCI à l'idée d'un éventuel moratoire général sur les activités aurifères. Pour l'organisation, une suspension indistincte risquerait de frapper en premier lieu les opérateurs légalement installés, sans nécessairement neutraliser les réseaux clandestins. Le groupement cite notamment le cas de la région de la Mé, où des opérateurs légaux avaient suspendu leurs activités en avril 2024 face à la progression de l'orpaillage clandestin. Selon le GRAMCI, cette interruption n'aurait pas permis, deux ans plus tard, d'endiguer durablement le phénomène.
Derrière ce débat se dessine donc une question centrale pour la politique minière ivoirienne : faut-il réduire la petite mine ou, au contraire, accélérer sa structuration pour qu'elle puisse concurrencer économiquement les réseaux clandestins ? Pour le GRAMCI, la réponse passe clairement par la seconde option. L'enjeu serait moins de supprimer l'exploitation artisanale de l'or que de déplacer progressivement l'activité vers des opérateurs identifiés, autorisés, fiscalisés et soumis à des normes environnementales et sociales.
La petite mine légale pourrait ainsi devenir un instrument de lutte contre l'orpaillage clandestin. En offrant aux populations rurales une activité reconnue, en sécurisant les revenus, en générant des recettes publiques et en imposant la réhabilitation des terres, elle permettrait de s'attaquer à l'une des principales causes de la persistance des réseaux informels : l'attractivité économique de l'orpaillage illégal. Le véritable enjeu pour la Côte d'Ivoire est donc désormais de faire de la formalisation non pas une simple mesure administrative, mais un modèle économique suffisamment compétitif pour que la légalité devienne plus attractive que la clandestinité.
Publié le 29/08/26 06:20
Narcisse Angan
SN
CEMAC