À Dakar, la BCEAO a réuni ce vendredi gouverneurs de banques centrales, régulateurs, experts internationaux et responsables publics africains autour d'un sujet devenu incontournable pour les autorités monétaires : l'essor des crypto-actifs et des innovations numériques dans le système financier mondial.
Derrière les débats technologiques, une conviction semble désormais largement partagée : la transformation numérique de la finance est irréversible. Pour les banques centrales africaines, l'enjeu n'est donc plus de savoir s'il faut accompagner ce mouvement, mais comment s'y adapter dans l'optique de garantir la stabilité monétaire et financière.
Organisée autour du thème ‘'Crypto-actifs et innovations numériques : opportunités et défis pour la stabilité monétaire et financière'', cette conférence internationale intervient dans un contexte marqué par l'accélération de la digitalisation des paiements, l'essor des crypto-actifs, le développement des stablecoins et les réflexions croissantes autour des monnaies digitales de banque centrale (MDBC).
Une transformation qui redéfinit progressivement la finance
Les technologies numériques modifient progressivement les mécanismes traditionnels de paiement, d'épargne, d'investissement et de financement.
Dans son discours d'ouverture, le Gouverneur de la BCEAO, Jean-Claude Brou, a souligné que ‘'les crypto-actifs, l'essor des plateformes numériques de paiement et la digitalisation croissante des services financiers redéfinissent en profondeur les modalités d'intermédiation financière''.
Concrètement, une partie croissante des échanges financiers devient instantanée, automatisée et moins dépendante des circuits bancaires traditionnels. Les applications mobiles, les plateformes numériques et les infrastructures blockchain permettent désormais de transférer de la valeur ou d'exécuter certaines opérations financières sans passer nécessairement par les mécanismes classiques de supervision bancaire.
Pour l'économiste Michel Ruimy, intervenu lors du premier panel consacré aux innovations numériques et à la transformation du paysage financier mondial, cette évolution marque même un ‘'changement de régime'' pour la finance mondiale. Selon lui, il ne s'agit plus simplement d'une digitalisation des services financiers, mais d'une véritable ‘'reprogrammation'' de la finance. ‘'La finance devient un protocole (informatique)'', a-t-il résumé.
Les banques centrales face à une finance plus décentralisée, non régulée
L'un des principaux sujets de préoccupation des banques centrales concerne la montée en puissance de systèmes financiers numériques fonctionnant de manière de plus en plus décentralisée.
Pendant longtemps, les autorités monétaires ont régulé un système relativement centralisé, structuré autour des banques commerciales et des infrastructures financières traditionnelles. Mais avec l'apparition des crypto-actifs, des plateformes blockchain et de la finance décentralisée, une partie croissante des transactions peut désormais être réalisée sans intermédiaire bancaire classique.
Michel Ruimy a notamment expliqué que les fintechs et les plateformes numériques fragmentent progressivement les métiers traditionnels de la banque. Paiement, crédit, assurance ou épargne deviennent des segments autonomes portés par des acteurs technologiques spécialisés.
Cette évolution ouvre de nouvelles opportunités d'innovation, en terme notamment d'inclusion financière, de réduction des coûts de transaction (avec l'éviction des intermédiaires bancaires), mais elle soulève également une question centrale pour les banques centrales : comment continuer à superviser efficacement un système financier de plus en plus automatisé, transfrontalier et parfois difficilement contrôlable ?
Moderniser la finance sans perdre le contrôle
Pour les responsables publics présents à Dakar, l'objectif n'est pas de freiner l'innovation, mais d'en assurer une intégration maîtrisée.
Dans son intervention, le ministre sénégalais des Finances et du Budget, Cheikh Diba, a insisté sur les opportunités offertes par les innovations numériques pour les économies africaines. Selon lui, ces technologies peuvent améliorer l'efficacité des paiements, réduire les coûts de transaction et accélérer l'inclusion financière dans des pays encore fortement marqués par la sous-bancarisation.
Les banques centrales y voient également un moyen de moderniser les infrastructures financières régionales, d'améliorer les paiements transfrontaliers et de renforcer l'intégration économique africaine.
Mais cette modernisation s'accompagne aussi de nouvelles vulnérabilités. Jean-Claude Brou a notamment alerté sur les risques liés à la forte volatilité des crypto-actifs, aux cyberattaques, au blanchiment de capitaux, au financement du terrorisme et aux potentielles implications de ces innovations sur la politique monétaire et la stabilité financière.
Monnaies numériques : les banques centrales cherchent leurs repères
Face à l'essor des crypto-actifs privés et des stablecoins, plusieurs banques centrales africaines accélèrent désormais leurs réflexions sur les monnaies digitales de banque centrale (MDBC).
Le Nigeria a déjà lancé le eNaira. Le Ghana expérimente la e-Cedi. D'autres institutions monétaires africaines, comme la Banque centrale sud-africaine ou Bank Al-Maghrib au Maroc, travaillent également sur leurs propres projets numériques.
Dans l'espace UEMOA, la BCEAO a déjà engagé plusieurs initiatives structurantes, parmi lesquelles la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI), les travaux réglementaires sur les crypto-monnaies ou encore les réflexions autour d'une éventuelle monnaie digitale régionale.
Pour Michel Ruimy, les monnaies digitales de banque centrale apparaissent progressivement comme une réponse des banques centrales à la montée des crypto-actifs privés et à la transformation numérique du système financier mondial.
Cybersécurité et résilience deviennent des enjeux centraux
Les débats de Dakar ont également montré que la transformation numérique de la finance ne peut plus être dissociée des enjeux de cybersécurité.
L'expert Bertrand Milot a ainsi rappelé que ‘'l'innovation financière n'est plus seulement une question de produits ; c'est une question d'architecture, de confiance, de souveraineté et de cybersécurité''.
Selon lui, les banques centrales doivent désormais réfléchir non seulement à la régulation des crypto-actifs, mais aussi à la résilience des infrastructures technologiques qui soutiendront les paiements et les échanges financiers de demain.
L'expert a notamment évoqué la progression des cyberattaques, des fraudes numériques et des ransomwares liés aux crypto-actifs, ainsi que les futurs défis posés par l'informatique quantique, susceptible à terme de fragiliser certains systèmes cryptographiques actuels.
À travers cette conférence, la BCEAO semble surtout chercher à construire une approche progressive d'adaptation aux mutations financières numériques.
Les interventions des différents participants convergent vers une même idée : les innovations numériques offrent des perspectives importantes pour la modernisation des systèmes financiers africains, mais elles imposent également aux banques centrales de repenser leurs cadres réglementaires, leurs mécanismes de supervision et leurs outils de politique monétaire.
Pour les autorités monétaires africaines, l'enjeu consiste désormais à accompagner cette transformation sans perdre les équilibres fondamentaux de stabilité, de confiance et de souveraineté qui structurent le système financier.
Publié le 08/05/26 17:51
Jean Mermoz Konandi
SN
CEMAC