L'orbite terrestre basse est devenue une infrastructure mondiale hautement stratégique. Selon les données de la plateforme SYNAPSE publiées dans le baromètre spatial Look Up de juin 2026, la Terre compte désormais 15 711 satellites actifs, un chiffre qui a été multiplié par près de huit en seulement sept ans. Si cette densification spectaculaire traduit l'intérêt stratégique des grandes puissances mondiales pour le contrôle des télécommunications spatiales, elle place également l'Afrique en général, et l'Afrique de l'Ouest en particulier, au cœur d'une compétition féroce où s'affrontent désormais des visions américaines, chinoises et européennes.
D'un côté, les entreprises américaines mènent la course en tête, portées par l'hégémonie de SpaceX. La constellation Starlink regroupe 10 365 satellites actifs, soit près de 66 % du parc mondial. Parallèlement, le géant Amazon prépare activement le déploiement de sa constellation Kuiper, scellant déjà des partenariats stratégiques mondiaux pour toucher le continent africain. De l'autre côté, la Chine accélère sa montée en puissance avec 1 286 satellites actifs, affichant une progression annuelle supérieure à 25 % qui est soutenue par ses mégaconstellations Qian Fan et GuoWang.
L'intérêt de Pékin pour l'hémisphère Sud se double d'une avancée technologique impressionnante avec la récupération réussie en mer du premier étage réutilisable d'une fusée Long March. Cet exploit devrait réduire le coût de ses lancements et lui permettre de proposer des alternatives hautement compétitives à Starlink en Afrique. Face à ces deux blocs, l'Europe tente de maintenir ses positions souveraines via la constellation franco-européenne Eutelsat OneWeb, forte de ses 651 satellites actifs actuellement en orbite.
"Coverage Gap", le fossé de couverture
Cette effervescence en orbite trouve son parfait miroir au sol, là où les infrastructures terrestres traditionnelles montrent quotidiennement leurs limites physiques et financières. En Afrique de l'Ouest, les zones blanches, c'est-à-dire les espaces totalement dépourvus de signal réseau, constituent d'immenses marchés en attente de connexion. D'après le rapport de la GSMA 2025/2026, environ 4 % de la population d'Afrique subsaharienne vit encore dans un fossé de couverture totale, communément appelé "Coverage Gap". À l'échelle de l'Afrique de l'Ouest, ce pourcentage représente entre 15 et 20 millions de personnes exclues des services numériques, financiers et sociaux essentiels.
Loin d'être un indicateur d'exclusion, ces zones blanches s'apparentent à de véritables niches commerciales pour les opérateurs satellitaires. À cet égard, la géographie de la sous-région met en lumière trois grands profils de zones non couvertes qui justifient pleinement l'usage de l'espace.
Premièrement, les zones de conflit de la bande sahélienne, notamment au Mali, au Niger et au Burkina Faso, voient leurs infrastructures télécoms terrestres régulièrement sabotées ou impossibles à maintenir par les opérateurs classiques. Deuxièmement, les zones d'enclavement topographique, telles que les denses massifs forestiers de la Guinée ou de la Côte d'Ivoire, bloquent complètement la propagation des ondes hertziennes traditionnelles. Troisièmement, les zones à faible rentabilité économique, regroupant des localités rurales de moins de 500 habitants à faible pouvoir d'achat. Ces territoires découragent les investissements des opérateurs mobiles classiques, lesquels peinent à amortir le coût d'installation d'un pylône terrestre estimé à environ 100 000 euros par site.
Alliances technologiques
Pour capter ce potentiel et contourner ces barrières terrestres, les opérateurs de satellites multiplient les initiatives et nouent des partenariats stratégiques avec les acteurs télécoms locaux. Au Burkina Faso, par exemple, l'État vient de cartographier 750 zones blanches prioritaires afin d'y déployer des infrastructures mutualisées pour désenclaver près de 2 millions d'habitants ruraux. En Côte d'Ivoire, bien que l'inclusion financière par le mobile money y atteigne des sommets avec un taux d'utilisation de 84 %, l'Internet mobile fait cruellement défaut dans les campements agricoles et les zones frontalières du Nord et de l'Est. Pour y remédier, Orange s'appuie sur le satellite géostationnaire Eutelsat Konnect pour commercialiser ses offres "Orange Sat" et déployer des hotspots communautaires sous le modèle "Wifi Village".
Parallèlement, au Sénégal, la Sonatel vient d'installer au téléport de Gandoul une passerelle de télécommunications équipée de 16 antennes de nouvelle génération connectées à la constellation basse orbite Eutelsat OneWeb. Cette infrastructure permet aux filiales du groupe Orange au Mali ou en Guinée d'exploiter le satellite pour le raccordement de leurs propres pylônes mobiles ruraux isolés, remplaçant la fibre par des liaisons satellitaires ascendantes.
Dans le même temps, les constellations à basse orbite bousculent la donne. Après avoir obtenu des licences officielles au Nigeria, au Bénin et en Sierra Leone, SpaceX a décroché en juin 2026 une autorisation provisoire de 12 mois auprès de l'État ivoirien. De son côté, Airtel Africa s'associe à Starlink au Niger et au Nigeria pour distribuer des liaisons professionnelles haut de gamme et préparer l'intégration de technologies de connexion directe aux smartphones sans antenne intermédiaire.
Cependant, de nombreux efforts restent encore à fournir pour connecter durablement la région. Bien que la couverture géographique progresse, le rapport de la GSMA met en exergue un défi encore plus grand qui est le fossé d'usage. Cet indicateur, qui atteint 63 % en Afrique subsaharienne, signifie que près de deux tiers de la population ouest-africaine vit en réalité dans une zone techniquement couverte par la 3G ou la 4G, mais reste déconnectée en raison du coût prohibitif des terminaux et du manque d'alphabétisation numérique.
Architecture hybride
Dans ces conditions, les perspectives de la connectivité par satellite à long terme s'annoncent complémentaires des infrastructures terrestres et maritimes. Certes, l'Afrique de l'Ouest bénéficie d'une connexion internationale stable grâce aux sept systèmes de câbles sous-marins qui ceinturent ses côtes. Toutefois, ces autoroutes de l'information s'arrêtent généralement aux grands ports et aux capitales économiques. C'est précisément dans cette articulation que la fibre sous-marine apporte la capacité globale et que les réseaux terrestres distribuent le trafic dans les zones urbaines denses, tandis que le satellite s'affirme définitivement comme le maillon manquant pour acheminer cette connectivité jusqu'aux confins des territoires ruraux.
Reste à espérer que cette architecture hybride, combinant connectivité satellitaire, terrestre et maritime, permettra d'éradiquer les zones blanches et de parachever l'intégration numérique de l'Afrique de l'Ouest.
Anselme Akéko
Publié le 20/07/26 11:30
La Rédaction
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