La rencontre Gabon-UE de ce 8 juin 2026 n'avait rien d'anodine. Au-delà du protocole diplomatique du Palais des Congrès Omar Bongo Ondimba et les formules convenues sur le " respect mutuel " et le " partenariat stratégique ", se cachait une négociation économique de fond axée autour d'un rééquilibrage que Libreville réclame depuis des années, et que la dénonciation unilatérale de l'Accord de Partenariat de Pêche Durable (APPD) en juin 2025 a officiellement mis sur la table. Le communiqué conjoint a évoqué des " clarifications " avec l'objectif d'aboutir à des " solutions mutuellement bénéfiques dans le domaine de la pêche durable ". Une formulation qui, dans le langage diplomatique, signifie que la renégociation est ouverte.
Les chiffres de l'accord dénoncé parlent d'eux-mêmes. Signé en 2021 pour une durée de cinq ans, le protocole APPD autorisait 37 navires européens, majoritairement espagnols et français, à pêcher dans les eaux gabonaises, en échange d'une compensation financière globale de 17 milliards FCFA sur toute la durée du protocole, soit environ 3,4 milliards par an. Un montant que le président Brice Clotaire Oligui Nguema, a lui-même qualifié de " profondément déséquilibré " lors du Conseil des ministres qui a acté la dénonciation. Les captures réelles des flottes européennes dans la ZEE gabonaise ont atteint en moyenne 10 000 tonnes par an sur la période 2021-2024, sans débarquement ni transformation locale. Le Gabon ne captait donc que 11 % de la valeur ajoutée générée par l'exploitation de ses ressources marines.
Ce déséquilibre remonte à la période antérieure à 2012, lorsque l'accord s'exécutait sans aucun contrôle des captures côté gabonais, et où les prises déclarées à 7 000 tonnes ont bondi à 35 000 tonnes dès l'introduction d'observateurs à bord en 2015, révélant des années de sous-déclaration systématique. Ce que ces chiffres occultent encore davantage, c'est le poids stratégique réel des eaux gabonaises dans l'économie thonière mondiale. Selon la Commission Internationale pour la Conservation des Thonidés de l'Atlantique, 20 % de tous les thonidés capturés dans l'océan Atlantique proviennent de la Zone Économique Exclusive gabonaise. Ce positionnement fait officiellement du Gabon le deuxième partenaire de l'UE en matière de pêche thonière. Dans un marché mondial du thon évalué à près de 46 milliards USD en 2024, où les flottes européennes alignent 39 des 50 plus grands navires thoniers de la planète, cette ZEE n'est pas un terrain de pêche parmi d'autres.
C'est dans ce contexte que l'initiative Global Gateway prend une dimension nouvelle. En janvier 2025, l'UE organisait à Libreville son premier Forum d'investissement Global Gateway au Gabon, annonçant une subvention de 30 millions d'euros pour la modernisation du Transgabonais, complétée d'un prêt AFD de 173 millions d'euros. Une opération présentée comme un geste de coopération structurante, mais qui intervient précisément dans la séquence où Libreville durcit sa posture sur les ressources naturelles.
Confrontée à la perte d'accès à l'une des ZEE les plus productives de l'Atlantique, l'UE mobilise donc son instrument d'influence infrastructurelle pour maintenir un dialogue et préserver ses intérêts halieutiques dans la région. Au terme du dialogue du 8 juin, aucune rupture définitive n'a été actée. Les deux parties ont réaffirmé leur volonté de " poursuivre un dialogue régulier ", et les négociations autour d'un nouvel accord de pêche restent techniquement ouvertes. Mais les conditions posées par Libreville sont désormais inscrites noir sur blanc, entre construction de ports de pêche modernes, création de points de débarquement aménagés, mise en place d'infrastructures de transformation aux standards internationaux, révision du code des pêches et déploiement d'un dispositif de Suivi-Contrôle-Surveillance continu contre la pêche illicite.
Idrissa Diakité
Publié le 10/06/26 11:39
La Rédaction
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