La politique monétaire est généralement présentée comme un levier technique qui consiste à ajuster les taux d'intérêt pour maîtriser l'inflation et la demande. Pourtant, des travaux récents suggèrent que son influence pourrait s'étendre jusqu'au cœur de la vie des ménages. Au-delà des dépenses et des emprunts, les décisions des banques centrales pourraient façonner l'un des choix sociaux les plus fondamentaux : avoir ou non des enfants, et à quel moment.
Dans les économies avancées comme dans les économies émergentes, les taux de fécondité sont tombés à des niveaux historiquement bas. Cette transition démographique transforme les marchés du travail, modifie les comportements d'épargne et pèse sur le potentiel de croissance à long terme. Face aux inquiétudes des gouvernements quant au vieillissement de leur population et au déclin de leur main-d'œuvre, émerge une question encore largement ignorée : la politique monétaire pourrait-elle influer sur la fécondité — et, si oui, quelles en sont les implications pour le développement économique ?
Un choc démographique mondial aux conséquences macroéconomiques
Selon les données de la Banque mondiale, le taux de fécondité dans le monde a chuté de 4,7 enfants par femme en 1960 à seulement 2,2 en 2023. Pour plus des trois quarts de la population mondiale, la fécondité est en dessous du seuil de remplacement des générations. Sur le plan du développement, la transition démographique est une arme à double tranchant. Des pays comme le Brésil, la République de Corée et la Thaïlande ont d'abord bénéficié de la baisse de la fécondité sous la forme d'un ‘'dividende démographique'' : moins de personnes à charge libère des ressources pour l'épargne et l'investissement. Mais ce dividende s'estompe dès que la fécondité passe sous le seuil de remplacement, laissant place à une population vieillissante et à un ralentissement de la croissance de la productivité. Pour de nombreux marchés émergents, le risque est de ‘'vieillir avant de s'enrichir'', autrement dit de perdre leur élan démographique avant d'atteindre le statut d'économie à revenu élevé.
Ce déclin n'est pas seulement social, il est macroéconomique. Le ralentissement de la croissance démographique signifie moins de main-d'œuvre, de production potentielle et de consommation. La diminution de la population active accroît le taux de dépendance, ce qui amplifie les pressions budgétaires sur les retraites et les soins de santé. Elle fait baisser le taux d'intérêt neutre de l'économie — le taux d'intérêt réel auquel l'économie tourne à plein régime avec une inflation stable —, ce qui limite la capacité des banques centrales à stimuler la demande. À terme, la démographie pourrait remodeler la structure même de la transmission monétaire.
Mais la relation ne s'arrête pas là. La politique monétaire elle-même peut infléchir la courbe démographique. Les décisions sur les taux d'intérêt, en modifiant les conditions de crédit, l'accessibilité financière du logement et la confiance des ménages, peuvent influencer la décision des familles d'avoir ou non des enfants.
Une nouvelle courroie de transmission : politique monétaire et fécondité
L'idée que la politique monétaire puisse affecter la fécondité semblait autrefois improbable. Pourtant, une étude pionnière récente menée par Fergus Cumming de la Banque d'Angleterre et Lisa Dettling de la Réserve fédérale américaine a rendu ce lien tangible. En s'appuyant sur des données détaillées de ménages au Royaume-Uni, les auteurs ont constaté qu'une baisse d'un point de pourcentage du taux directeur pendant la Grande Récession a entraîné une augmentation des naissances comprise entre 2 et 5% parmi les familles ayant souscrit des prêts immobiliers à taux variable. Le mécanisme est intuitif : la baisse des taux réduit les mensualités de remboursement de crédit, allège les contraintes de budget, améliore la confiance des ménages et influence positivement le taux de fécondité. C'est l'inverse qui se produirait lors d'un cycle de resserrement monétaire.
Il arrive cependant que lorsque des taux d'intérêt bas persistent sur de longues périodes et alimentent un boom immobilier, l'inflation des prix qui en résulte peut éroder l'accès à la propriété des jeunes générations, pénalisant les familles en devenir et annulant les gains que l'assouplissement monétaire était censé apporter. Ainsi, un soulagement financier à court terme peut se transformer en un piège qui entretient durablement l'inaccessibilité du logement.
Ce mécanisme de transmission complexe entre taux d'intérêt et de natalité suggère que les impulsions monétaires peuvent aller bien au-delà de l'investissement ou de la consommation, pour influencer des arbitrages intertemporels qui sous-tendent la viabilité démographique et budgétaire. En outre, cette relation n'est pas linéaire : ce qui agit initialement comme un stimulant à la formation d'une famille dans un contexte de difficultés financières peut, sous l'effet de la dynamique des prix des actifs, devenir un frein structurel à la fécondité.
Cette tendance est également visible dans les économies émergentes, où des études empiriques suggèrent que les fluctuations des conditions de crédit et d'inclusion financière influent plus fortement sur les comportements de fécondité lorsque l'accès au financement est inégal et la protection sociale limitée. Au Brésil (a), alors que les indicateurs agrégés montrent que dans les années 2010 le taux de fécondité a continué de baisser malgré la forte croissance du crédit immobilier, des données microéconomiques issues de loteries aléatoires d'accès au crédit immobilier indiquent qu'un accès ciblé à des prêts abordables a augmenté le nombre de naissances parmi les bénéficiaires. En Chine, l'assouplissement des contraintes d'emprunt des ménages a été associé à une hausse de la fécondité (a), tandis que l'inflation des prix de l'immobilier et l'élargissement des options de placement financier exercent un effet de frein (a). En Corée, des recherches portant sur de jeunes adultes célibataires ont montré que la disponibilité d'aides au logement (prêts subventionnés ou offre de logements dédiés, par exemple) est positivement associée à l'intention d'avoir des enfants, ce qui implique que les contraintes du marché immobilier peuvent inhiber la décision de procréer. En Turquie (a), la fécondité diminue lorsque le chômage augmente et lorsque la conjoncture économique est défavorable, ce qui en fait une variable procyclique par rapport à l'emploi.
Tous ces résultats confirment que l'architecture macrofinancière et les comportements démographiques sont étroitement liés.
La démographie comme facteur de politique économique
Par conséquent, pour les banquiers centraux, le facteur démographique n'est pas une question secondaire. Le déclin de la population est un choc structurel à évolution lente qui réduit la production potentielle et abaisse les taux d'intérêt réels à long terme, rendant plus difficile l'abaissement des taux directeurs en dessous de zéro — lorsque cela s'avère nécessaire — sans distordre les marchés.
Dans le même temps, la causalité s'opère aussi en sens inverse : l'orientation de la politique monétaire d'aujourd'hui peut influencer la trajectoire démographique de demain. Les décisions de fécondité se répercutent sur les variables macroéconomiques — offre de travail, épargne et investissement — qui façonnent l'environnement dans lequel agissent les banques centrales.
La prise en compte de la dimension démographique de la politique monétaire ne nécessite pas d'élargir le mandat des banques centrales. Elle exige en revanche de comprendre comment les taux directeurs se propagent à travers les anticipations des ménages, les décisions de fécondité et les fondamentaux macroéconomiques à long terme — et comment l'évolution de ces fondamentaux reconfigure le paysage de l'action publique. Parce que ces courroies de transmission traversent à la fois les sphères monétaire et budgétaire, la cohérence entre les deux est essentielle : sans coordination, une branche de la politique économique peut facilement compromettre les objectifs de l'autre.
Un billet de Biagio Bossone, Conseiller auprès d'organisations internationales, de banques centrales, d'agences gouvernementales et d'institutions financières et chercheur invité au FMI
Publié le 18/03/26 09:33
La Rédaction
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