Le Nigeria est secoué par l'une des plus importantes enquêtes financières de son histoire récente. Le Sénat a en effet ordonné l'arrestation de Mele Kyari, ancien directeur général du groupe pétrolier public, Nigerian National Petroleum Company (NNPC), après ses absences répétées devant une commission parlementaire chargée d'examiner des irrégularités comptables estimées à 210 000 milliards de nairas, soit environ 155 milliards de dollars (85 256 milliards FCFA).
Cette décision spectaculaire intervient dans un contexte où la première économie d'Afrique fait face à une dette publique croissante, à des tensions budgétaires persistantes et à des interrogations de plus en plus fortes sur la gouvernance de son secteur pétrolier, principal pilier de ses recettes d'exportation.
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Le mandat d'arrêt a été émis ce 10 juin par la commission sénatoriale des comptes publics, à l'issue de neuf séances d'audition consacrées à l'examen des comptes audités de la NNPC pour la période 2017-2023, rapportes des sources locales. Les parlementaires enquêtent sur 19 observations formulées par le Bureau du vérificateur général de la Fédération. Au cœur du dossier figurent des écritures comptables non résolues, des écarts et des incohérences dont le montant cumulé. L'ancien dirigeant, qui a pris la tête de la compagnie pétrolière nationale en 2019 sous la présidence de Muhammadu Buhari, avait de diriger la nouvelle NNPC, après sa restructuration, est resté en fonction jusqu'en 2025.
Des fonds litigieux, mais pas nécessairement détournés
Le chiffre de 155 milliards de dollars a provoqué un véritable choc dans le pays. Toutefois, les parlementaires précisent qu'il ne s'agit pas nécessairement de fonds disparus ou détournés. Selon la NNPC, environ 103 000 milliards de nairas, soit plus de 76 milliards de dollars, correspondent à des dépenses cumulées engagées dans le cadre des coentreprises pétrolières depuis 2017.
Les 107 000 milliards de nairas restants, soit près de 79 milliards de dollars, sont inscrits dans les états financiers comme des créances, notamment des subventions et d'autres montants dus par diverses institutions financières et entités partenaires. Ces explications n'ont toutefois pas convaincu les sénateurs, qui exigent des pièces justificatives détaillées, ainsi que le témoignage des anciens dirigeants du groupe pétrolier.
L'ancien gouverneur de l'État d'Edo et actuel sénateur, Adams Oshiomhole, a adopté un ton particulièrement ferme. ‘'Certains se croient plus puissants que le Nigeria. La loi doit être efficace lorsqu'elle s'attaque au gros poisson, et pas seulement lorsqu'elle attrape un petit poisson'', a-t-il déclaré, appelant à l'exécution immédiate du mandat.
Mele Kyari invoque des raisons médicales
Mele Kyari affirme pour sa part avoir informé le Sénat qu'il suivait actuellement un traitement médical en Allemagne et se dit ‘'profondément choqué'' par le mandat d'arrêt émis à son encontre.
Un autre parlementaire a d'ailleurs confirmé devant la commission que l'ancien dirigeant se trouvait à l'étranger pour des soins et avait promis de répondre ultérieurement à la convocation. Mais les sénateurs considèrent que ses absences répétées ont considérablement ralenti les investigations et ont décidé de maintenir leur décision. Cette confrontation entre l'ancien patron de la NNPC et le Parlement intervient à un moment particulièrement sensible pour le Nigeria, où les exigences de transparence dans la gestion des finances publiques se renforcent.
Une pression accrue sur les finances publiques
L'affaire éclate alors que le gouvernement nigérian multiplie les emprunts pour financer ses infrastructures et soutenir ses dépenses publiques. En octobre 2025, le Parlement avait approuvé un plan d'emprunt extérieur de 2,85 milliards de dollars, comprenant notamment l'émission d'un sukuk souverain de 500 millions de dollars.
Plus récemment, Abuja a également obtenu un accès potentiel à 5 milliards de dollars grâce à un accord structuré avec First Abu Dhabi Bank. Cette stratégie de financement suscite néanmoins des inquiétudes. Le Fonds monétaire international a mis en garde contre la complexité et le manque de transparence de certains mécanismes financiers susceptibles d'accroître les risques budgétaires. Selon les projections officielles, le Nigeria devrait consacrer environ 11,6 milliards de dollars au service de sa dette en 2026, soit près de la moitié des recettes publiques attendues.
Le fiasco des raffineries publiques relancé
Au-delà des irrégularités comptables présumées, l'enquête remet également sous les projecteurs les difficultés chroniques des raffineries publiques nigérianes. Le pays dispose de quatre raffineries d'État situées à Port Harcourt, Warri et Kaduna, avec une capacité combinée de 445 000 barils par jour. Pourtant, malgré des décennies d'investissements et plusieurs programmes de réhabilitation, ces installations n'ont jamais retrouvé un fonctionnement stable.
La raffinerie de Port Harcourt, remise en service partiellement en novembre 2024, après des travaux évalués à environ 1,5 milliard de dollars, a de nouveau été arrêtée en mai 2025 pour maintenance et évaluation de ses performances. La raffinerie de Warri a également repris brièvement ses activités avant d'interrompre sa production, tandis que celle de Kaduna demeure toujours inactive. Selon des estimations antérieures du Parlement, près de 25 milliards de dollars auraient été engloutis en une décennie dans les tentatives de réhabilitation des raffineries publiques.
Dangote avait déjà dénoncé des pratiques opaques
Sous le mandat de Mele Kyari, la NNPCL avait déjà été la cible de critiques publiques du milliardaire Aliko Dangote. En juillet 2024, le patron de la gigantesque raffinerie privée de Lagos avait accusé certains employés de la compagnie nationale, ainsi que des négociants en carburants, d'exploiter des installations de mélange de produits pétroliers à Malte, afin d'alimenter le marché nigérian. Mele Kyari avait catégoriquement rejeté ces accusations, affirmant ne posséder aucune installation de ce type et invitant les services de sécurité à enquêter sur toute preuve éventuelle d'irrégularités.
Pour l'heure, le Sénat n'accuse pas directement l'ancien dirigeant d'avoir détourné les 210 000 milliards de nairas en question. L'enquête se concentre avant tout sur la justification des écritures comptables, la production de documents probants et la gestion des recettes pétrolières durant son mandat. Mais au regard du montant colossal en jeu, cette affaire pourrait devenir un tournant majeur dans la quête de transparence et de redevabilité du secteur pétrolier nigérian, longtemps considéré comme le cœur économique du pays, mais aussi comme l'un de ses secteurs les plus opaques.
Publié le 13/06/26 12:31
Narcisse Angan
SN
CEMAC