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L’information économique au cœur des marchés africains

Numérique : La diplomatie américaine des datacenters en Afrique

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Au Village de l'innovation technologique et de la biotechnologie de Grand-Bassam, à quelques kilomètres à l'est d'Abidjan, les fondations d'un nouveau complexe sortent de terre. Ici prend forme le futur centre de données national public de la Côte d'Ivoire : un investissement de plus de 39 milliards FCFA exécuté par Cybastion. À l'instar de la politique des infrastructures sportives menée pendant des décennies par Pékin sur le continent, la compétition entre grandes puissances s'est déplacée vers un terrain plus discret mais éminemment stratégique : les datacenters.

Véritables forteresses électroniques abritant des milliers de serveurs, ces immenses entrepôts constituent l'ossature de l'économie moderne en traitant plus de 95 % du trafic internet mondial. Aujourd'hui, contrôler ces centres de données revient à maîtriser le cœur des réseaux bancaires, des fichiers administratifs et des télécommunications.

Contre-offensive américaine

Face à l'ancrage précoce de la Chine, qui a massivement financé des infrastructures publiques via sa Route de la soie numérique et des géants comme Huawei, Washington a engagé une contre-offensive méthodique. De plus en plus, les États-Unis proposent aux gouvernements africains une alternative occidentale promettant d'assurer la souveraineté et la confidentialité de leurs informations sensibles face aux risques de surveillance extraterritoriale.

Pour déployer cette vision, les autorités américaines s'appuient sur des acteurs spécialisés. Basée en Virginie, Cybastion illustre cette démarche en multipliant les partenariats public-privé avec des États d'Afrique subsaharienne. Outre son chantier phare en Côte d'Ivoire, l'entreprise a signé un accord au Gabon pour la construction d'un centre de données national de 20 mégawatts (MW) couplé à une centrale électrique à Nkok. Au Cameroun, elle porte un projet d'investissement de 75 millions USD (entre 42 et 45 milliards FCFA) à Douala, spécifiquement dédié à l'IA. Des accords similaires ont aussi été conclus avec le Bénin, le Burkina Faso, le Niger et la République démocratique du Congo.

En parallèle, les géants de la tech déroulent une expansion agressive dictée par des impératifs commerciaux qui s'alignent sur les intérêts stratégiques américains. Equinix a racheté MainOne pour s'étendre au Nigeria, au Ghana et en Côte d'Ivoire, tandis que Digital Realty reprenait Teraco et Medallion. Simultanément, les hyperscalers comme Microsoft, Google et Amazon Web Services déploient des régions cloud physiques pour capter ce marché en forte croissance, illustrés par le campus géothermique d'un milliard de dollars financé par Microsoft au Kenya.

Souveraineté numérique

Malgré ces investissements, l'Afrique ne rassemble que 0,6 % de la capacité mondiale des datacenters, pour près de 20 % de la population globale. L'écrasante majorité des informations numériques africaines est ainsi stockée hors du continent, principalement en Europe et en Amérique du Nord. Cette dépendance génère un modèle économique défavorable : l'Afrique exporte ses données brutes sans en capter la valeur, avant de racheter au prix fort des services numériques développés à l'étranger.

La délocalisation des données pose un autre problème : les informations hébergées à l'étranger basculent sous l'autorité de lois extérieures. C'est le cas du Cloud Act américain, exigeant des entreprises soumises à la juridiction des États-Unis qu'elles fournissent aux autorités judiciaires américaines l'accès aux données qu'elles gèrent, quel que soit le pays où sont installés les serveurs physiques.

Face à ces contraintes, les États africains défendent désormais une vision fondée sur la souveraineté et la création de valeur locale. L'adoption de la Déclaration africaine sur l'IA à Kigali en avril 2025, assortie de la création du Conseil africain de l'IA et de la mobilisation du Fonds africain pour l'IA doté de 60 milliards USD, fixe cette feuille de route.

‘'Lorsque les données générées en Afrique sont traitées à l'étranger, le continent perd de la valeur économique et l'opportunité de bâtir sa propre intelligence numérique'', affirme le Dr. Ayotunde Coker, PDG d'Open Access Data Centres (OADC), dans le Rapport économique 2026 d'Africa Data Centres Association (ADCA).

Business model

La rivalité entre Washington et Pékin oppose deux modèles de financement : la Chine privilégie les prêts souverains d'État à État pour bâtir des infrastructures clés en main, tandis que l'approche américaine repose sur une synergie d'intérêts. Washington fournit des outils publics de partage de risques pour les projets souverains, laissant les géants privés et les hyperscalers investir selon leurs logiques commerciales dans des datacenters neutres.

Cependant, le marché africain affronte des contraintes d'exploitation exigeantes. Malgré 1,3 million de kilomètres de fibre terrestre et l'expansion de la bande passante sous-marine, un fort décalage persiste entre couverture et usage : si 47 % des habitants ont un abonnement mobile, seuls 28 % utilisent internet, freinés par des coûts d'accès élevés.

En conséquence, hors d'Afrique du Sud, seule une capacité informatique réduite est réellement active dans les centres déjà construits, les opérateurs ayant bâti leurs installations en amont pour anticiper la demande future.

Lire - Datacenters : Comment le marché évolue en Afrique de l'Ouest, les intentions d'investissements d'ici 2030

L'énergie reste également un défi critique : l'instabilité électrique force les datacenters à utiliser de coûteux groupes électrogènes, alourdissant leur indicateur d'efficacité énergétique établi en moyenne à 1,67 en Afrique contre 1,58 dans le monde. Une contrainte accentuée par l'essor de l'IA, dont la puissance de calcul fait bondir les besoins énergétiques de 5 kW à plus de 50 kW par baie de serveurs, selon l'ADCA.

‘'L'adoption progressive de l'intelligence artificielle commence à redessiner les exigences d'infrastructure numérique en Afrique'', explique la présidente de l'ADCA, Faith Waithaka. ‘'Les charges de travail IA nécessitent des densités de puissance plus élevées, des solutions de refroidissement avancées et une plus grande résilience réseau''.

Ces contraintes renforcent le besoin d'installations modernes et évolutives, au cœur d'une compétition globale. Plus qu'un enjeu technique, ces infrastructures constituent le pivot de la diplomatie technologique sur un continent où se mêlent géopolitique et alliances stratégiques.  D'un côté, les États-Unis et leurs alliés entendent consolider leur coopération et leur influence. De l'autre, les pays africains s'appuient sur ces investissements pour booster leur économie, tout en visant la maîtrise du système nerveux central de leurs communications mobiles.

Anselme Akéko

Publié le 16/09/26 15:24

La Rédaction

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