Benoît Chervalier, en compagnie de Stéphane Aka-Anghui, Directeur exécutif de la CGECI (2è à partir de la gauche), le 29 avril à Abidjan.
À la faveur de la promotion de son ouvrage " Ce qu'attend l'Afrique, ressources locales, tensions mondiales ", le banquier d'affaires Benoît Chervalier a eu, ces 29 et 30 avril, des échanges avec les acteurs du secteur privé et la presse, avec l'appui du cabinet De Gaulle Fleurance Africa et de l'ESSEC. De ces rencontres émerge une lecture structurée des défis du continent : souveraineté économique, industrialisation, mobilisation des ressources et adaptation à un environnement mondial de plus en plus instable.
Le choix du dialogue comme méthode d'analyse
D'entrée de jeu, Benoît Chervalier assume une approche de son ouvrage fondée sur la confrontation des idées. Face à un environnement international instable, il défend le rôle central du débat dans la compréhension des dynamiques économiques. Sa méthode repose sur une conviction simple : croiser les expériences pour enrichir la lecture des transformations en cours, en agissant ''en homme de réflexion et en réfléchissant en homme d'action''. Derrière l'usage de la première personne dans son ouvrage, il revendique en réalité une démarche collective, visant à intégrer des points de vue multiples.
Une trajectoire personnelle au cœur de l'analyse
L'ouvrage s'inscrit également dans un parcours professionnel dense, à la croisée de plusieurs sphères. Ancien haut fonctionnaire à la Banque africaine de développement, banquier d'affaires et chef d'entreprise, Benoît Chervalier revendique plus de vingt-cinq années d'engagement sur le continent, avec une expérience dans près d'une centaine de pays, dont une quarantaine en Afrique.
À cette dimension opérationnelle s'ajoutent des responsabilités institutionnelles, notamment au sein d'organisations patronales européennes (il est vice président de Medef Afrique), ainsi qu'un engagement académique de long terme. À l'ESSEC, où il dirige la chaire dédiée au business et à l'industrie en Afrique, il a formé plus d'un millier d'étudiants issus de profils et de nationalités diverses. Cette triple exposition, publique, privée et académique, structure la lecture qu'il propose des enjeux économiques africains.
Souveraineté : Un impératif, sans illusion d'autarcie
Au cœur de son analyse, une idée structurante : l'Afrique doit conquérir sa " liberté de choix ", à l'image des pays développés par exemple. Une souveraineté économique, jugée plus que nécessaire dans le contexte géopolitique actuel, qu'il définit non comme un repli, mais comme une capacité à arbitrer entre ce qui doit être produit localement et ce qui relève de partenariats stratégiques.
Dans cette perspective, les ressources naturelles apparaissent comme un levier central, à condition d'être intégrées dans des chaînes de valeur. Pour lui, la question n'est pas seulement d'extraire, mais de " structurer des filières " qui s'imbriquent dans l'écosystème mondial de production, en évoquant les enjeux de souveraineté énergétique, alimentaire et industrielle. Cette logique implique une coordination régionale accrue, loin des approches fragmentées. Aucun pays, rappelle-t-il, ne peut couvrir seul l'ensemble des segments de production.
Fait important toutefois. L'auteur ne considéré par le continent africain comme une terre homogène avec une dynamique uniforme. Il conçoit bien un continent avec des Etats aux réalités et dynamiques hétérogènes, faisant donc le choix de ne pas forcément en proposer à chaque fois une analyse globale.
Industrialisation : Le véritable point de bascule
Pour Benoît Chervalier, l'industrialisation constitue le cœur de la transformation économique du continent. Elle permet de créer des écosystèmes complets, grandes entreprises, PME, tissu informel, et d'ancrer la création de valeur dans la durée.
Au-delà du discours, il insiste sur ses implications concrètes : développement des chaînes d'approvisionnement, montée en compétences, structuration de carrières. " L'industrie raisonne collectif et long terme ", souligne-t-il, en la positionnant comme un amortisseur face aux chocs externes.
Cette analyse s'inscrit dans un contexte marqué par des trajectoires économiques de plus en plus divergentes entre pays africains. Loin d'une vision homogène, il anticipe une évolution " hétérogène et non linéaire ", où les choix politiques et économiques à court terme seront déterminants pour les quinze prochaines années.
Côte d'Ivoire : Une dynamique à consolider
Prenant l'exemple ivoirien, Benoît Chervalier salue une performance macroéconomique solide et visible, illustrée par les transformations rapides des infrastructures et du tissu productif. La montée en puissance de la transformation locale, notamment dans la filière cajou, ou l'émergence de projets industriels innovants témoignent, selon lui, d'une trajectoire positive.
Mais cette dynamique doit changer d'échelle. Face à la pression démographique, aux défis climatiques et aux mutations industrielles, il estime que le pays devra accélérer pour maintenir sa trajectoire. Une analyse qui vaut également pour les pays en développement.
Sur les ressources extractives, il met en garde contre les risques classiques : dépendance à la rente, faible transformation locale et déséquilibres sociaux. La réponse passe, selon lui, par trois leviers : industrialisation, coopération régionale et gestion intertemporelle des revenus, notamment via des fonds souverains.
Capital humain : Du savoir au savoir-faire
Autre pilier central : la formation. L'auteur plaide pour une réorientation des systèmes éducatifs vers le développement de compétences opérationnelles, adaptées aux besoins économiques.
Dans un contexte où les connaissances deviennent rapidement obsolètes, il insiste sur la primauté du " savoir-faire " sur le seul savoir académique. Cette transformation doit s'appuyer sur deux axes : le renforcement des filières scientifiques et techniques, et la revalorisation des métiers manuels.
La question de la fuite des talents est, selon lui, directement liée à l'absence d'opportunités locales. Il ne s'agit pas de départs volontaires, mais d'un manque de débouchés, analyse-t-il, appelant à une meilleure articulation entre formation et marché du travail.
Mobilisation des ressources : Repenser le contrat fiscal
Sur le financement du développement, Benoît Chervalier met en avant un enjeu clé : l'élargissement de l'assiette fiscale. Les économies africaines restent caractérisées par une base étroite et des taux d'imposition élevés, créant des effets dissuasifs.
Il préconise une approche somme toute classique en deux temps : élargir la base contributive tout en réduisant les taux, afin de renforcer le consentement à l'impôt. Mais, chose importante, ce dernier (consentement à l'impôt) doit reposer, selon lui, sur une contrepartie tangible pour les contributeurs : protection sociale, services publics et visibilité de l'action publique.
Au-delà de la fiscalité, il insiste sur la nécessité d'un équilibre entre incitations et contraintes pour orienter les investissements vers les secteurs prioritaires.
Chocs externes et perception du risque : Un environnement contraint
Les échanges ont également mis en lumière l'impact des crises internationales récentes, Covid-19, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, sur les économies africaines. Ces chocs successifs ont fragilisé les finances publiques, réduit l'accès aux marchés et accentué les vulnérabilités structurelles.
Dans ce contexte, la question de la notation financière reste sensible. S'il reconnaît certaines limites dans la perception du risque africain, Benoît Chervalier appelle à éviter une lecture uniquement critique. La priorité, selon lui, est d'accroître l'intégration économique internationale du continent afin de mieux faire connaître ses réalités et réduire les biais de perception.
Une équation stratégique : Agir vite, penser long terme
Au terme de ses échanges à Abidjan, une conviction se dégage : l'Afrique se trouve à un moment charnière. Entre pressions démographiques, contraintes financières et recomposition géopolitique, les marges de manœuvre existent, mais se réduisent.
La réponse, selon Benoît Chervalier, repose sur un triptyque clair : règles économiques lisibles, priorité à l'énergie et investissement massif dans le capital humain. À cela s'ajoute une exigence : accélérer l'industrialisation pour transformer les ressources en leviers de développement durable.
Une trajectoire qui, au-delà des discours, dépendra de la capacité des acteurs publics et privés à aligner leurs décisions sur une vision de long terme.
Publié le 04/05/26 09:38
Jean Mermoz Konandi
SN
CEMAC