C'est une remise en cause frontale des conventions comptables internationales que vient d'opérer la Banque africaine de développement (BAD). Dans son dernier rapport pays, l'institution panafricaine souligne que le système actuel de calcul du produit intérieur brut (PIB) amputerait la richesse réelle du Gabon de 21,8%. Selon les experts de la Banque, l'intégration des services écosystémiques, notamment la séquestration du carbone par le massif forestier, injecterait mécaniquement 4,36 milliards de dollars (environ 2 650 milliards FCFA) dans l'économie nationale, une valeur aujourd'hui absente des bilans officiels.
Ce "paradoxe de la valeur" souligne une faille structurelle de l'architecture financière mondiale. Actuellement, le PIB gabonais, estimé à environ 20 milliards de dollars, ne comptabilise que l'économie extractive (pétrole, manganèse, bois d'œuvre). En omettant de valoriser le rôle de "poumon mondial" du Bassin du Congo, les institutions de Bretton Woods traitent le Gabon comme un pays riche en ressources mais structurellement endetté, alors qu'il se positionne, selon la BAD, comme un créancier net de la planète pour services environnementaux rendus.
L'enjeu de cette réévaluation est avant tout de nature prudentielle. Avec un ratio d'endettement public pointant à près de 75% du PIB, Libreville évolue au-dessus du plafond de 70% fixé par les critères de convergence de la CEMAC. Or, l'ajustement préconisé par la BAD ferait basculer ce ratio sous la barre des 60%. Une telle correction comptable transformerait radicalement la perception du risque souverain par les agences de notation (Fitch, Moody's), entraînant une baisse mécanique des primes de risque et du coût de refinancement sur le marché international des capitaux.
Pour transformer ce potentiel de 4,36 milliards de dollars en liquidités réelles, la stratégie gabonaise s'oriente vers une monétisation agressive du capital naturel. Alors que les exportations brutes saturent à 85% des recettes extérieures, l'introduction d'une taxe carbone dans la Loi de finances 2026 et la volonté d'échange dette contre nature via l'ONG The Nature Conservancy (TNC), marque d'ores et déjà le début d'une ère nouvelle. Pour la BAD, l'objectif est désormais de forcer une réforme des marchés de capitaux pour que cette richesse "verte" finance enfin la transformation industrielle locale et s'attaque au chômage des jeunes, qui culmine à près de 40%.
Publié le 26/03/26 09:25
La Rédaction
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CEMAC