Victorine Sarr, fondatrice de Lyvv Cosmetics :
Le marché mondial de la beauté est estimé à plus de 500 milliards USD, avec des projections dépassant 750 milliards d'ici 2027
Ancienne cadre évoluant dans des multinationales de premier plan comme Apple et L'Oréal, Victorine Sarr n'était pas destinée, à l'origine, à l'entrepreneuriat. Pourtant, portée par une prise de conscience identitaire, une frustration de marché et une volonté d'impact communautaire, elle fonde Lyvv Cosmetics, une marque engagée qui bouscule les standards de la beauté et du Made in Africa.
L'entreprise affiche aujourd'hui 500 000 dollars de chiffre d'affaires annuel, emploie une dizaine de collaborateurs à temps plein, collabore avec un laboratoire certifié aux normes FDA, et soutient une centaine d'agriculteurs dans les zones rurales du Ghana pour l'approvisionnement en ingrédients naturels. La marque est désormais présente dans sept marchés : quatre pays africains ainsi que les États-Unis, le Canada et le Mexique.
Dans cet entretien exclusif, elle revient sur son parcours, ses combats et sa vision du leadership africain.
Avant d'être entrepreneure, qui était Victorine Sarr ? Y a-t-il eu un déclic particulier ?Honnêtement, je ne me destinais pas du tout à l'entrepreneuriat. Ceux qui me connaissent depuis l'école sont souvent surpris de me voir cheffe d'entreprise aujourd'hui. J'étais clairement partie pour être une corporate girl. J'ai suivi un parcours très classique : école de commerce, master, MBA, puis un recrutement chez Apple à Paris. Tout se passait bien. J'étais épanouie professionnellement, sans frustration majeure au départ. Mais avec le temps, en tant que femme noire et africaine évoluant dans des environnements internationaux, certaines réalités deviennent plus visibles. Après Apple, j'ai intégré l'univers de la cosmétique, un secteur radicalement différent.
Après Apple, j'ai intégré l'univers de la cosmétique, un secteur radicalement différent.
Ce contraste m'a énormément appris et m'a surtout permis de voyager davantage en Afrique. C'est là que j'ai pris conscience de l'ampleur du marché, des manques, des incohérences et surtout d'une demande non satisfaite. C'est là que j'ai pris conscience de l'ampleur du marché et surtout des manques.
Je ne trouvais pas de produits réellement adaptés à ma peau, ni à celle de nombreuses femmes qui me ressemblent. De fil en aiguille, cette frustration s'est transformée en réflexion, puis en action. À ce moment-là, avec huit ans d'expérience, un réseau solide et une exposition internationale, je me suis demandé : quel impact puis-je avoir pour ma communauté ?
Qu'est-ce qui vous a donné la confiance ou l'audace de vous lancer ?
Je suis quelqu'un qui ne fait pas les choses à moitié
Je suis quelqu'un qui ne fait pas les choses à moitié. Quand je décide, je vais jusqu'au bout. C'est pour cette raison que je n'ai pas opté pour un lancement progressif à côté d'un emploi. Il y avait aussi un conflit d'intérêt : je travaillais dans la cosmétique.
J'ai donc pris une décision radicale : j'ai démissionné. Mon courage vient aussi de mon histoire personnelle. En grandissant, j'ai souvent entendu des remarques liées à ma couleur de peau. Ces discours banalisés finissent par marquer. Avec le recul, j'ai compris que mon projet allait bien au-delà du business : c'était un combat identitaire, contre la dépigmentation et les narratifs toxiques.
Je me suis dit : qu'ai-je réellement à perdre ? J'avais mes diplômes, mon expérience, mon réseau. Le pire scénario était financier, et l'argent se refait. J'étais bien formée. Le risque était calculé. Alors je me suis lancée.
Pourquoi l'industrie de la beauté comme levier stratégique ?
La cosmétique peut sembler superficielle, mais elle ne l'est pas du tout. Elle touche à l'identité, à la confiance en soi, à la perception que l'on a de soi-même. C'est aussi une industrie économique colossale.
Le marché mondial de la beauté est estimé à plus de 500 milliards de dollars, avec des projections dépassant 750 milliards d'ici 2027.
En Afrique, ce secteur est particulièrement stratégique, car il est lié à l'agriculture, aux matières premières naturelles et à l'innovation locale. C'est également un secteur en forte croissance. Le marché africain de la beauté et des soins personnels est estimé à plus de 62 milliards de dollars et pourrait dépasser 100 milliards d'ici 2030. C'est ce qui m'a convaincue que la cosmétique pouvait devenir un levier de transformation économique et culturelle, notamment pour valoriser les ressources africaines.
Quelles qualités ont été décisives pour durer dans un secteur aussi concurrentiel ?
Aujourd'hui, Lyvv Cosmetics s'appuie sur une dizaine d'employés à temps plein..
La détermination, la résilience et une forme de ténacité assumée. Dans l'entrepreneuriat, on vous dira souvent non. Il faut avancer quand même. Ensuite, il y a la rigueur business. Mon avantage, c'est ma formation et mon expérience corporate. Je ne suis pas chimiste, donc j'embauche des chimistes. Je ne suis pas ingénieure, donc j'embauche des ingénieurs. Aujourd'hui, Lyvv Cosmetics s'appuie sur une dizaine d'employés à temps plein, tout en collaborant avec notre laboratoire certifié aux normes internationales FDA. Enfin, l'entourage est crucial : le staff, les conseillers, les mentors. On ne réussit jamais seul.
Être aujourd'hui sur Amazon US est une étape majeure. Quelles leçons en tirez-vous ?
Accéder à Amazon a été un parcours long et complexe. Là où certaines marques peuvent y entrer en quelques mois, il nous a fallu près de dix mois de processus et de conformité avant de finaliser notre intégration. Les exigences sont souvent plus élevées pour les marques africaines, notamment en matière de certification et de confiance institutionnelle. Mais cela fait aussi partie du chemin lorsque l'on souhaite se positionner sur les marchés internationaux. L'accès à Amazon ouvre surtout la porte au marché américain de la beauté, qui reste l'un des plus importants au monde. Le marché de la beauté et des soins personnels aux États-Unis représente plus de 100 milliards de dollars, avec une croissance portée notamment par le commerce en ligne.
Aujourd'hui, Lyvv Cosmetics est présente dans sept marchés internationaux, dont quatre pays africains
Amazon joue un rôle clé dans cette transformation. La plateforme compte aujourd'hui plus de 300 millions de clients actifs dans le monde, dont plus de 200 millions d'abonnés au programme Amazon Prime, ce qui en fait l'un des principaux canaux de distribution pour les marques émergentes. Notre intégration s'est finalement faite via The Fifteen Percent Pledge, une initiative américaine qui encourage les distributeurs à consacrer 15% de leurs espaces aux marques fondées par des entrepreneurs noirs.
Aujourd'hui, Lyvv Cosmetics est présente dans sept marchés internationaux, dont quatre pays africains et l'Amérique du Nord (États-Unis, Canada et Mexique).
Quel leadership incarnez-vous aujourd'hui ?
Un leadership moderne, flexible et axé sur la performance, pas sur le présentéisme. Je responsabilise beaucoup mes équipes, majoritairement jeunes. Si quelqu'un est plus productif à distance ou ailleurs, cela me va. L'important, c'est le résultat. Nous favorisons un environnement libre, créatif, humain. Le leadership évolue chaque jour, et je continue d'apprendre.
Quel héritage souhaitez-vous laisser ?
J'aimerais que Lyvv Cosmetics contribue à éradiquer la dépigmentation
J'aimerais que Lyvv Cosmetics contribue à éradiquer la dépigmentation, en commençant par les jeunes, entre 16 et 25 ans, à travers des actions concrètes : ateliers de confiance en soi, leadership, formation.
C'est un véritable enjeu de santé publique. Selon l'Organisation mondiale de la santé, dans certains pays africains, jusqu'à 40% des femmes utilisent des produits éclaircissants pour la peau, souvent dangereux. Je veux aussi prouver que le Made in Africa est synonyme d'excellence. Ouvrir la voie à d'autres marques africaines capables de rivaliser à l'international, avec fierté et légitimité.
Après ces avancées importantes, quelles sont les prochaines étapes pour vous et pour Lyvv Cosmetics ?
Nous entrons dans une nouvelle phase de structuration. L'année dernière, l'entreprise a réalisé environ 500 000 dollars de chiffre d'affaires, et nous souhaitons accélérer cette dynamique de manière responsable.
Dans ce contexte, nous préparons actuellement une levée de fonds, dont l'annonce interviendra prochainement. Ce type d'opération reste encore relativement rare dans le secteur de la beauté en Afrique autant anglophone que francophone, mais elle devient nécessaire à mesure que le marché se structure et que la demande augmente.
L'objectif est clair : accroître nos capacités de production, développer des partenariats stratégiques et accélérer notre expansion sur de nouveaux marchés, tout en restant fidèles à notre vision.
Publié le 17/03/26 10:54
La Rédaction
SN
CEMAC